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Paroisse orthodoxe St Léonard

Hilaire de Poitiers: Commentaire du Psaume 148

Commentaire d’Hilaire sur le Psaume 148
(Tractatus Psalmus CXLVIII)

1. Les trois derniers Psaumes [1] par lesquels la Prophétie nous appelle à la louange ont suivi la répartition de cette bienheureuse espérance qui est nôtre dans l’ordre même de leur position respective. Le premier d’entre eux (Ps 148) en effet, à cause de l’espérance en l’éternité, chante l’attente du Règne céleste. Le second (Ps 149), en référence à l’édification de la Sainte Cité et de l’assemblée des saints qui viennent ensemble pourvoir à la plénitude du développement de la Sainte Cité, fait immédiatement suite. Le troisième de cette série (Ps 150), à cause des heureuses satisfactions éprouvées à la suite de l’achèvement de la construction de la Cité et de l’éternelle paix désormais fondée [2], après l’ardente et brûlante morsure de la froidure du siècle que l’Esprit céleste a tempérée, tout cela se trouve associé dans cet hymne. C’est donc un même enseignement bien ordonné qui lie entre elles toutes ces réalités. En effet, selon la prédication prophétique et apostolique, un principe d’organisation concernant ce Règne bienheureux et la Cité éternelle est établi entre ces réalités dans la transformation opérée par la résurrection, dans la communauté des sanctifiés, dans le rassemblement fréquent de l’habitat des cités du Seigneur pour célébrer (ses louanges).

2. Notre béatitude, celle que toute réalité créée attend

Après quoi, tous les sanctifiés étant désormais établis dans la béatitude éternelle pour chanter, par ce Psaume qui s’enchaîne avec le suivant, les louanges de Dieu, le choeur des Vertus et des Puissances célestes se trouve rassemblé, afin que toute créature libre des embarras provenant des devoirs imposés par les affaires (du monde) du fait de son rejet de la vanité du siècle, retrouvant souffle de quelque façon déjà dans le bienheureux Règne de l’éternité, joyeuse et apaisée loue son Dieu, étant elle-même assumée dans la gloire de la bienheureuse éternité, selon ce que dit l’Apôtre : "En effet, la création aspire de toutes ses forces à voir cette révélation des fils de Dieu ; car la création a été livrée au pouvoir de la corruption, non parce qu’elle l’a voulu, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle garde l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de l’inévitable dégradation, pour connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu" (Ro 8, 19-21).

Par suite, cet hymne (qu’est le Ps 148) est celui de la bienveillante liberté que, libres des obligations de leurs devoirs alors qu’ils étaient antécédemment soumis au service dévolu à l’esclave dans les choses humaines, enfin conformés à la gloire des fils de Dieu dans l’éternelle béatitude, les éléments de la création nouvellement nés s’apaisent et se reposent. De cette béatitude, objet de leur désir, ils en étaient tenus éloignés depuis un long moment déjà, comme le dit l’Apôtre Pierre : "Et maintenant, cet accomplissement vous a été annoncé par ceux qui vous ont apporté l’Évangile sous l’action de l’Esprit-Saint envoyé du ciel, tandis que les anges eux-mêmes voudraient bien pouvoir scruter ce message" (1 Pi 1, 12). C’est pourquoi, la béatitude sur terre est une attente de la béatitude céleste ; et la transformation de notre état de corruption fait attendre les premiers éléments des divines créations. Par le désir, ces rudiments veulent scruter cette espérance contenue dans la prédication évangélique, sa gloire qui procède de la conformation de notre gloire se trouvant encore sur le point de l’accueillir, et par laquelle - une fois acquise -, ces éléments nouvellement créés sont appelés, selon la prophétie du Psaume, à une consonante louange de la béatitude étreinte.

3. Le monde n’est pas le fruit du hasard ; il n’est pas Dieu. A aucune partie du monde ne doit être rendu un honneur divin.

"Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le dans les hauteurs. Louez-le, tous ses anges ; louez-le, toutes ses puissances. Louez-le soleil et lune ; louez-le, toutes les étoiles et la lumière. Louez-le, cieux des cieux ; et l’eau qui est au-dessus des cieux, qu’elle loue le nom du Seigneur. Car Lui-même a commandé, et elles furent créées toutes ces choses ; Il a parlé, et elles ont été faites ; Il les a établies pour les siècles des siècles ; Il a établi un précepte, et cela ne passera pas" (vv. 1-6).

Certes, pour comprendre cette parole au sens plénier, il convient de relever que si le Prophète exhorte toutes les puissances célestes à la louange, il ne le fait pas sans un motif résolu d’enseignement. En effet, il se détourne de cette première erreur qu’est l’ignorance humaine, à laquelle, au moyen de rassemblements fortuits, cette manière d’être du monde s’y associe ; ainsi, un certain nombre ont osé faire des conjectures à partir d’une désorganisation pour se faire passer pour respectueux d’un schéma de pensée cohérent. Alors que d’autres estiment que ce monde-même est Dieu, monde qui s’agite et se meut tandis que le tempère le cycle annuel du déroulement du temps en une juste proportion de rationnelle mesure. Bref, ces choses que chacun lit à partir de ces premiers éléments que sont le ciel, le soleil, l’eau, l’air, auxquels, par le moyen d’une religion impie et dépourvue de fondement, cette ignorance première rend un culte honorifique dû à Dieu seul. Donc, le Prophète exclut toute erreur d’ignorance disant : "Car Lui-même l’a dit, et elles furent faites ces choses ; Il commande, et elles existent". Nul concours d’éléments fortuits, nulle puissance de nature particulière, nulle substance d’éternité sortie d’elle-même dans ces éléments que l’enseignement doctrinal nous dit avoir été créés : rien de cela n’est admis. 4. Dans ce discours hymnique est encore enseigné ce que la Genèse a discerné, ce dont les évangiles ont témoigné, ce que l’Apôtre a prêché : c’est sur l’ordre de Dieu que tout a été fait ; non que cela ait existé par soi-même, comme si cette matière même naissait d’une soumission vitale alors qu’on lui commandait d’être et de subsister. Pourtant, toutes choses procèdent d’un commandement, et la parole proférée l’a été par Celui qui disait qu’elles fussent [3]. Ainsi parle la Genèse : "Et Dieu dit..., et Dieu fit" (Gn 1, 6-7). Maintenant, le Prophète parle ainsi : "Il a dit, et les choses furent faites". En effet, ce n’est pas qu’il commanda qu’elles fussent pour Lui-même, mais elles furent faites quand Il l’a dit. Elles furent cependant faites par Lui, au sujet de qui l’Évangéliste rend témoignage : "Tout a été fait par Lui, et sans Lui, rien de ce qui existe ne fut fait" (Jn 1, 3). Et l’Apôtre dit : "Il est l’Image du Dieu invisible, le Premier-né de toute créature, car par lui-même furent créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances ; toutes furent créées par Lui et pour Lui (Col 1, 15-16). La Sagesse parle ainsi au sujet d’elle-même : "Moi, j’étais auprès de Lui comme le Maître d’oeuvre. Il se réjouissait de moi quand je m’ébattais à la surface du monde entier" (Pr 8, 30). C’est pourquoi, que cesse toute hésitation dans la compréhension (du texte du Psaume) ; elle est confirmée par l’autorité du nouveau et de l’ancien Testament : le Fils, qui demeure avant les siècles, assistait le Père au commencement de la création du monde.

5. Les créatures qui ne doivent pas être dissoutes, sont invitées à la louange de Dieu. Et celles qui ne seront pas dissoutes, ne le doivent pas à leur propre nature, mais à la prescription de Dieu.

Le Prophète ajoute encore une autre cause justifier l’appel à la louange : "Lui-même l’a dit, et elles existent ; Lui-même commande, et elles sont créées. Il les a établies pour les siècles des siècles" (Ps 148, 5-6). Les choses créées demeurent en effet placées dans l’être à partir de rien (ex nihilo), et la grâce de ce qu’elles sont, elles le doivent à leur Créateur quand elles commencèrent d’être avec la perception de Sa vie, de Sa bonté, et de se sentir par Lui avoir accès à la vie. Mais elles vivent à ce point qu’elles demeurent pour les siècles des siècles, et, selon l’Apôtre, elles attendent la révélation des fils de Dieu (cf. Ro 8, 19), tirées de l’esclavage de la corruption pour entrer dans la liberté de gloire. Cependant, il convient de ne considérer dans ces créatures qui ont été établies pour les siècles des siècles, ni le ciel - ce qu’on appelle le firmament -, ni la terre qui fut dite "le sec" (cf. Gn 1, 9) n’a été mise au nombre de celles-ci, car il est dit par les Prophètes : "Voici que je fais un ciel nouveau et une terre nouvelle" (Is 65, 17) ; et le Seigneur a déclaré dans l’Évangile : "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas" (Mt 25, 35) : ce n’est pas le lieu d’en parler. Il nous faut donc rappeler, à titre d’avertissement, que ce ne sont pas les créatures destructibles qui ont été dénombrées à présent pour la louange de Dieu, mais celles qui ont été constituées en vue d’une substance d’éternité.

Et de peur que ce qui demeure éternellement ne soit estimé l’être pour le devoir à une béatitude naturelle liée à sa substance, le psalmiste ajoute : "Il (le Seigneur) a donné un ordre qui ne passera pas" (Ps 148, 6) ; cela afin que ce qu’elles sont - à savoir établies pour demeurer éternellement -, ne se comprenne pas comme devoir être dû à leur propre nature, mais soit considéré comme venant du commandement du Seigneur qui peut procurer aux choses contingentes à partir de rien (ex nihilo), une nature d’éternité. En effet, la prescription, dit-il, ne passera pas, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de terme à l’effet de Son commandement ; car, elles demeurent pour toujours ces créatures auxquelles la Puissance de l’éternité a octroyé l’éternité.

6. Comment les êtres inanimés louent-ils Dieu ?

Après que les autres créatures terrestres sont de nouveau appelées à la louange, même si toutes ne sont pas associées à ces biens célestes et béatifiants - les unes étant dotées d’une perception irrationnelle, les autres d’une nature inanimée, d’autres encore du fait de la défaveur encourue par leur impiété -, cependant, ayant toutes été faites ainsi, par cela même, elles annoncent Dieu en manifestant en elles l’action de la providence qui les a ainsi disposées. Le Prophète dit en effet : "Louez le Seigneur depuis la terre, dragons et tous les abîmes ; feu, grêle, neige, glace, vent de tempête, qui accomplissez Sa Parole ; montagnes et toutes les collines, arbres à fruits et tous les cèdres, animaux sauvages et toutes les bêtes des troupeaux, serpents et oiseaux ailés, rois de la terre et tous les peuples, princes et tous les juges de la terre, jeunes gens et filles vierges, vieillards et adolescents : qu’ils louent le nom du Seigneur !" (Ps 148, 7-13). Toutes les créatures chantent la gloire de Dieu bien que certaines soient dépourvues de la faculté de glorifier (le Créateur) ; mais, par le rang où elles ont été établies comme par la nature de leur mode d’être, elles manifestent la louange du Créateur. Des dragons sont retenus sur la terre ; plusieurs d’entre-eux sont immergés dans les eaux abyssales, de sorte qu’ils nous contraignent à l’obéissance dans la crainte de Dieu et l’exercice de notre religion, tandis que, relâchés sur la terre et au fond de l’abîme, ils ont été disposés à l’avance pour châtier notre impiété. La nature du feu, la blancheur de la neige, l’éclat cristallin de la glace, le souffle de la tempête, la hauteur des montagnes, la modestie des collines, les fruits des arbres, la variété des bêtes sauvages, l’utilité du bétail, la nuisance des serpents, le vol des oiseaux, la puissance des rois, le service des peuples, la dignité des princes, l’équité des juges, les moeurs des personnes de tous âges et de tous les sexes, l’ardeur au travail et la mise en oeuvre des vertus, ainsi, toutes ces choses façonnées distinctement et parfaitement animées, louent la Providence du Créateur. Et vis-à-vis de celles qui n’ont pas de principe d’animation ou sont irrationnelles, le Psalmiste montre néanmoins la qualité de leur louange lorsqu’il dit : "Elles accomplissent Sa Parole", de telle sorte qu’à partir de cette Parole qui, selon le rang approprié de leurs offices respectifs les a établies, soit rendu élogieusement témoignage au Créateur par ces éléments de la création qui y ont été placés.

7. La cause de ce que des êtres rationnels doivent adresser leur louange à Dieu. Les Trônes du bienheureux Règne.

En vérité, aux rois et aux autres êtres rationnels qui leur sont associés, ce motif de louange est proposé au verset 13 : "Car Son nom seul est exalté, la confession de louange déborde au ciel et sur la terre". Certes, par cette détermination de ce qui constitue les rois, les peuples et les princes, les juges et les gens de tout âge, Dieu est louable, car Il tient ensemble dans une proportion bien réglée le déroulement de ces diverses charges dans la vie humaine. Cependant, parce que toute louange éminente manifeste le temps de ce bienheureux Règne, le psalmiste ajoute le motif de cette louange : "Car Son nom seul est exalté" ; alors, même par ceux qui agissent sous la contrainte, le Dieu Un est connu et vu, le diable étant à nouveau enchaîné, avec ses anges qui lui sont adjoints pour subir la peine du feu éternel, ainsi que toute puissance orgueilleuse livrée à l’emprise des esprits mauvais, étant donné qu’alors ce monde terrestre du péché et de la mort ne sera plus. Le Psalmiste dit en effet au v. 14 : "La confession de louange remplit le ciel et la terre. Il (Dieu) relève le front de son peuple". Cela s’entend du temps de la bienheureuse cité où le Seigneur relèvera le front de son peuple, c’est-à-dire que l’incorruptibilité lui sera donnée, et, par grâce, Il lui accordera l’immortalité. En effet, il y aura "un ciel nouveau et une terre nouvelle" quand à ces choses présentement dissolues et relâchées succèderont des réalités nouvelles et éternelles. Aussi, sera-t-il rendu à Dieu une louange remplissant ciel et terre ; car ce n’est pas en ce siècle, ni dans les airs mais dans des lieux très élevés que sont dressés les Trônes de ce bienheureux Règne.

8. Le peuple qui s’est approché est déjà celui du Règne du Fils, mais pas encore celui du Règne du Père. Et parce que ce Règne est le Règne des saints par lequel, le Seigneur régnant, ils montent vers le bienheureux Règne de Dieu le Père, le Prophète conclut ainsi le psaume : "Hymne de louange (au Seigneur) par tous ses saints, par les fils d’Israël, le peuple qui s’approche de Lui" (v. 14bc).

Cet hymne est tout entier celui des saints qui louent Dieu, non pas quand les autres, rois, princes, juges, le louent à titre admiratif devant Sa puissance ou par respect craintif dans la confession de louange, mais pour la joie d’une béatitude parfaite trouvée en Lui et, de la part des chantres, à titre de remerciements : ceux-là ce sont les saints, les fils d’Israël, "ceux qui se sont approchés" de Dieu ; et non pas en tout cas de ceux dont il est dit : "Ce peuple m’honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi" (Mt 15, 8 ; cf. Ps 77, 36 ; Is 29, 13). Il s’agit bien plutôt de ceux qui ont mérité d’entendre : "Le Seigneur est proche de ceux qui l’invoquent" (Ps 144, 18).

Donc, cet hymne leur appartient, eux qui "s’approchent de Dieu", qui se sont faits proches du Règne éternel par ce bienheureux Règne de la Sainte Jérusalem ; ceux qui, après le Règne du Seigneur Jésus Christ, passeront, réunis par le Seigneur, dans le Royaume de Dieu le Père, selon la parole de l’Apôtre Paul : "Alors, il (le Christ) remettra la Royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination et Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds ; car Il (le Père) a tout mis sous ses pieds ; le dernier ennemi détruit, c’est la mort. Et lorsqu’il aura dit : ’Tout est soumis désormais’ - c’est à l’exclusion de Celui qui lui a soumis toutes choses ; et lorsque toutes choses lui auront été soumises, lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis afin que Dieu soit tout en tous" (1 Co 15, 24-28).

Donc, ce peuple est celui qui s’est approché du Règne de Dieu le Père en s’en faisant proche par le Règne du Fils de Dieu. C’est pourquoi le Seigneur règne tout en étant sur le point de transmettre son Règne à Dieu le Père ; cela non pas par carence de puissance qui le ferait se démettre de son Règne, mais parce que nous, qui sommes son Règne, nous sommes sur le point d’être transférés dans le Règne de Dieu le Père. La transmission du Règne (Regni traditio) est notre promotion, de sorte que, ayant intégrés le Règne du Fils, nous soyions aussi dans le Royaume du Père [4], rendus dignes du Royaume du Père pour avoir participé au Royaume du Fils. Alors, nous serons proches du Royaume du Père quand nous serons dans le Royaume du Fils qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

[1] de la série des 150.

[2] cf. Ps 147

[3] cf. De Trin. IV, 16

[4] Cf. De Trin. XI, 39

 

 

 


Hilaire de Poitiers: Commentaire du Psaume 149

Texte retenu par Hilaire :

Alleluia.
Chantez au Seigneur un Cantique nouveau, sa louange dans l’assemblée des saints.
Qu’Israël se rejouisse en son Créateur et que les fils de Sion exultent en leur Roi.
Qu’ils louent son Nom par la danse, qu’ils chantent des psaumes avec le tambourin et la harpe (à dix cordes).
Car le Seigneur se complaît dans son peuple ; Il relèvera les doux pour leur salut.
Les saints se réjouissent dans la gloire ; ils exultent dans leur repos (sur leur couches).
À pleine gorge, ils magnifient Dieu ; ils ont en main le glaive à deux tranchants pour exercer la vengeance parmi les nations, les châtiments parmi les peuples. Pour lier leurs rois avec des chaînes, et leurs princes avec des entraves de fer, pour exécuter contre eux le jugement qui est consigné par écrit : telle est la gloire de tous les saints.

1. Une récapitulation du psaume précédent

Le psaume précédent (Ps 148) a exhorté toutes les créatures, dans leur diversité, à la louange du Dieu Créateur ; et l’ordonnancement de l’exhortation commence par les créatures célestes, parcourt ensuite la totalité des animaux de la terre, de la mer, et des airs, passe ainsi par tout genre de peuple pris dans son ensemble avec les différences d’âges, de sexes, de puissances, exhortant à honorer la confession (de louange) qui est due, afin que soit confirmée la gloire de Celui qui, de Lui, avait rempli tout l’univers de vie (cf. Jn 1, 4), l’avait embelli pour qu’une fervente parole d’action de grâces le célèbre. Après quoi, quand il l’estima convenable, le Prophète s’acquittera totalement, à la fin de ce psaume, du don propre à son office : le monde entier est exhorté à la louange divine. Il montre cependant que cet hymne est celui des saints, à savoir des fils d’Israël ; il appartient au peuple "qui s’est approché" de Dieu (cf. Ps 148, 14). Quoique l’universalité des créatures louerait Dieu pour la connaissance et pour le remerciement du don de la vie, le seul Israël cependant chanterait pour lui, s’appropriant l’hymne par sa familiarité de connaissance et son sens de l’honneur à rendre à Dieu. Pour ceux qui suivent désormais ces fils d’Israël, nous-mêmes, nous sommes encouragés à devoir chanter à Dieu le Cantique nouveau. Peut-être qu’il n’y a rien que le psaume antérieur n’ait laissé inachevé en matière de nouveauté et d’admiration émerveillée ; pourtant, s’il existait quelque chose qui aille dans le sens de notre gratitude et de notre perception du devoir de louer le Seigneur, il conviendrait de prescrire le chant de ce psaume-ci pour entrer dans la louange. Cependant pour se transporter au-delà du Trône céleste, notre esprit ne suffit pas ; c’est bien pourquoi les créatures qui sont au-dessus des cieux, elles, sont invitées à louer Dieu. Par contre, l’idée préconçue de notre intelligence selon laquelle il faudrait se tendre par delà l’immensité de l’abîme, ne peut être reçue. Il n’en est pas moins vrai que ces réalités qui sont d’en-haut sont appelées à l’office de la louange. Déjà la nature elle-même des espaces aériens par la grêle, la neige, la glace, le vent de tempête, imposent de chanter ensemble la gloire d’une si grande louange. Néanmoins, la totalité du genre humain dans ses rois, ses princes, ses juges, dans toute la fleur de l’âge ou dans la maturité de la vieillesse, se fait un précepte de chanter la louange de Dieu, car toutes ces réalités se tiennent en elles-mêmes dans un parcours modéré et sans à coup, et l’universalité des choses s’écoule ainsi selon la loi prescrite de leur nature, afin qu’il ne leur soit pas permis de se retirer de ces réalités qui ont été créées par détermination.

2. Ce qui fait que ce Cantique nouveau soit particulier

Bien qu’en dehors de ces décrets des choses divines et célestes, nulle connaissance ne paraît être concédée à l’homme, nulle louange de connaissance, nous percevons pourtant à quelle sorte de Cantique nouveau nous sommes maintenant appelés lorsqu’il est dit au v.1 : "Chantez au Seigneur un Cantique nouveau". C’est bien un Cantique tout à fait nouveau. Certes, nous mettons en lumière maintenant la reconnaissance exprimée par ce nouveau Cantique comme il l’a été dans les psaumes précédents où le Cantiqe nouveau est chanté (cf. Ps 95 et 97) ; quand le Seigneur est montré sur le point de régner parmi les nations (cf. Ps 95, 10), quand Sa droite lui a procuré (au Psalmiste) le salut (cf. Ps 97, 1) en vue de la gloire du Règne, quand, reprenant pour lui-même son âme du séjour des morts, il nous prit avec Lui en rois. Il est donc particulier ce Cantique nouveau ; il est le propre des saints du Seigneur. Suit en effet : "Sa louange est chantée dans l’assemblée des saints. Qu’Israël se réjouisse en Celui qui l’a créé ; que les fils de Sion exulte en leur Roi ; qu’ils louent son nom par la dance, qu’ils psalmodient pour Lui avec harpe et tambourin" (cf. Ps 149, 2-3), à savoir en Celui qui, selon le Ps 95, régnera parmi les nations, et que, dans le Cantique nouveau suivant (cf. Ps 97, 1), fait Seigneur, Il (Dieu) le sauvera par sa droite en des actions merveilleuses.

C’est donc en ce Roi que se réjouissent Israël et les fils de Sion ; Sion, c’est-à-dire notre Mère dans les cieux, la cité des premiers-nés qui sont inscrits et des myriades d’anges (cf. He 12, 22-23). Et cet Israël - qui est à entendre au sens spirituel et non selon la lettre -, c’est celui sur lequel repose la paix de l’Apôtre (cf. Ga 6, 16). Les fils, ce sont ceux qui, accueillant et confessant le Roi, sont devenus fils de Dieu, ceux qui, dans un corps, ont reconnu Dieu avec les yeux de l’esprit ; ils se réjouissent par la danse, au son du tambourin, chantant des psaumes en s’accompagnant de la lyre à dix cordes. C’est un chant d’allégresse dans les tentes des justes et une symphonie cantilée qu’à son retour, le fils prodigue qui s’est repenti, a entendue (cf. Lc 15, 25).

3. L’homme, plaisant à Dieu par création, Lui déplut par le péché, et fut l’objet de Sa compassion dans le Christ. Cependant, après l’ovation de louange des créatures et les Cantiques nouveaux antécédents, il est maintenant montré en termes appropriés quelle est la cause de ce Cantique nouveau, lorsqu’il est dit aux versets 4 et 5 : "Car le Seigneur se complaît dans son peuple ; Il relèvera les humbles et les sauvera. Les saints exulteront dans la gloire". Certes, tout ce que Dieu a créé Lui agrée. La Genèse en témoigne lorsque l’auteur du livre dit : "Et Dieu vit que cela était bon" (Gn 1, 31) ; mais nous savons que son bon plaisir à Lui, Dieu, est dans son peuple. Bien sûr, elle est bonne la création de l’homme, lorsqu’au commencement de sa création il obtint, dès le point de départ, la ressemblance avec Dieu ; mais au jugement tempérant du Dieu immuable à la suite du détournement de la volonté de l’homme et de son libre arbitre, puisque l’homme avait péché et devait se repentir - repentance nécessaire parce que Dieu l’avait fait -, ce fut pour l’homme une probation. À la vérité, pour ceux-là qui se trouvent reformés, passant du péché à la vie, repoussant la rudesse de la pénitence, déjà l’affection tendre du bon plaisir de Dieu leur est signifiée. En effet, nous sommes réconciliés par le corps et le sang du Christ ; d’ennemis de Dieu, nous voilà ses fils, étant donné que le Seigneur avait promis pour nous, par le mystère de Son impénitence, l’apaisement du Grand-Prêtre éternel, le Prophète annonçant : "Le Seigneur l’a juré ; Il ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech" (Ps 109, 4). Il plaît donc au Seigneur de jurer ne pas se repentir à celui qui, régnant selon l’ordre de Melchisédech - c’est à dire comme Roi et Prêtre des nations païennes -, est salut pour les doux et les humbles, puis splendeur de gloire pour les saints qui exultent à cause de leur Roi.

4. Le privilège des saints. Guttur (la gorge) : ce que signifie ce mot. Et le glaive ? Du glaive aiguisé des deux côtés, à l’usage des saints.

Mais, après la gloire des saints, il nous faut comprendre ce qui conduit à la plénitude du Cantique nouveau : "Ils (les saints) exulteront sur leurs couches (dans leur repos). À pleine gorge, ils magnifient Dieu ; ils ont à la main le glaive à deux tranchants" (vv. 5-6). Déjà, la garniture de lit n’est plus inondée de larmes, et le lit des nuits solitaires de "ceux qui passent leur vie dans ce corps de mort" (cf. Ro 7, 24) à cause de la nécessité imposée par le péché et de la souffrance qui en résulte, n’est plus lavé de larmes. Sur leurs couches, désormais, les saints se réjouissent dans la gloire ; et, de ce fait, les cris d’exultation adressés à Dieu sont toujours dans leur gorge. Pour ce qui est de la gorge, le mouvement affectif de la conscience profonde en atteste la signification. Mais ce n’est pas seulement l’exultation de Dieu qui monte de leur gorge ; c’est encore, à la vérité, qu’ils sont armés dans leur main du glaive à deux tranchants. Cette connaissance du Roi montre combien sont entourés de complaisance les fils de Sion pour qu’il leur soit remis dans la danse, les tambourins et le chant des psaumes, le salut, la gloire et la joie, l’exultation et la souveraineté. En effet, la souveraineté est désignée (symboliquement) par le glaive, alors que de plusieurs côtés nous sommes exhortés à nous joindre à eux. Pourquoi, en effet, des glaives à deux tranchants se trouvent-ils dans leurs mains. Le Prophète aussitôt nous en instruit en disant : "Pour exercer la vengeance parmi les nations, des châtiments parmi les peuples, pour lier leurs rois avec des chaînes et mettre des entraves de fer à leurs princes, pour exercer contre eux le jugement prescrit, comme il est écrit : telle est la gloire de tous les saints" (Ps 149, 7-9).

Voici donc le Cantique nouveau chanté pendant que les humbles de la terre sont établis rois pour les rois alors qu’ils ont été considérés, eux la lumière du monde et les vengeurs des nations, comme étant l’ordure du monde et les avortons des païens (cf. 1 Co 4, 13). En effet, les glaives à deux tranchants sont dans leurs mains car pour le célèbre Saint de l’Apocalypse (le Verbe de Dieu ; cf. Ap 19, 15), un glaive acéré des deux côtés sort de sa bouche, exerçant partout le jugement de souveraineté. Le Seigneur vient, en effet, jeter le glaive sur la terre (Mt 10, 34), et les saints, selon l’Apôtre, jugeront le monde, le monde sera jugé relativement à eux (cf. 1 Co 6, 2). Il est dit en effet, "ne savez-vous pas que vous jugerez les anges" (de Satan ; ibid. v.3) ? Que s’exerce donc par eux la vengeance parmi les nations ; car Dieu, parmi nous, est "le Dieu des vengeances" (cf. Ps 93, 1). Ensuite, le blâme sera dévoilé parmi les peuples. Il est en effet fidèle Celui qui a dit : "Je te reprendrai et je placerai tes fautes devant toi" (Ps 49, 21). Mais cela ressort de la démonstration que les rois des nations et les princes ont été vaincus, menottes aux mains et entraves aux pieds. Selon l’Évangile, vaincus pieds et mains liés, ils sont jetés dans les ténèbres extérieures (cf. Mt 22, 13). Et parce que là seront les pleurs et les grincements de dents, là sera rendu le jugement porté par écrit, que précisément la Loi avait écrit, que les Prophètes avaient annoncé, que toute parole divine avait attesté. De ce jugement, la foi, la ferveur religieuse , la continence, la confession (de louange et du péché) en possède le mérite ; par ce jugement, l’indifférence vis-à-vis des affaires du siècle prend en charge le fait de devenir roi de rois, eux dont les haines à cause du nom du Christ furent soutenues par ruse ; des princes sont réprimés, eux dont les liens et les prisons nous contraignirent. Le jugement a été mis par écrit à leur intention, eux dont les glaives et la puissance souveraine ont sévi avec violence. Ainsi, l’hymne du Cantique nouveau est parfaitement accompli quand, après l’opprobre des nations païennes et les tortures provoquées par les rois, ils (les sanctifiés) infligent le jugement consigné par écrit aux païens et aux rois, eux pour qui le Seigneur Jésus Christ, l’Unique Engendré, est Dieu, Seigneur et Roi, Lui qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

 

 


Hilaire de Poitiers: Commentaire du Psaume 150

Texte retenu par Hilaire :

Alleluia !
1- Louez le Seigneur dans ses saints,
Louez-le au firmament de sa puissance.
2- Louez-le pour ses hauts faits ;
Louez-le selon sa grandeur infinie.
3- Louez-le au son de la trompe,
Louez-le sur la harpe et la cithare.
4- Louez-le par le tambourin et la danse,
Louez-le au son des cordes et des instruments.
5- Louez-le avec les cymbales retentissantes,
Louez-le avec les cymbales de jubilation.
Que tout ce qui respire loue le Seigneur !

Commentaire du Psaume 150

1. Les psaumes se rapportent aux mystères (des sens de l’Écriture [1] ; Pourquoi sont-ils répartis en trois cinquantaines ?

Nous avons souvent expliqué le Livre des Psaumes comme se rapportant aux grands mystères des choses célestes, étant donné que l’ordonnancement de chacun se répartit en opposition à des raisons de temps et de faits objectifs, d’ordre et de numérotation, et que, d’autre part, certaines suscriptions se trouvent rattachées autrement dans les livres des Hébreux, écrites différemment, et que plusieurs titres sont portés en tête, ou bien n’existent pas.
Ainsi, étant donné qu’au-delà d’une pensée tirée de la lettre le Livre est exposé selon un sens relevant d’une manière de comprendre supérieure, il convient finalement d’en conclure que, selon la glorieuse perfection de notre espérance, le Livre montre qu’il porte au plus haut point la prophétie de tant de Prophètes.
D’abord, dans le Livre se trouve réparti un nombre de psaumes qui, à partir du nombre de la triple cinquantaine, doit permettre d’arriver au total de cent cinquante, puisque, chez les Hébreux, un nombre isolé ne peut pas se joindre aux autres ; chez eux, la plupart des psaumes, où le plus petit nombre s’associe à cette triple cinquantaine, sont reliés les uns aux autres. Il y a donc eu, chez les traducteurs, cette intelligence spirituelle qui les porta à répartir selon une règle numérique la série des psaumes accumulée dans de nombreux textes sans fragmentation, de sorte que cette organisation des psaumes et ce chiffre de trois cinquantaines pourrait constituer une plénitude et constituer en quelque sorte la base de tout le Livre. Pour la foi, ce Livre - ainsi que nous l’expliquons pour le psaume cent-cinquante -, comprend une première cinquantaine, conforme aux prescriptions de la Loi ; elle contient l’aveu et la rémission des péchés, après le sabbat des sabbats. Une autre section qui possède la plénitude du même nombre (50), concerne, non pas la rémission des péchés, mais le fruit et le devoir de la justice ; après quoi, sous l’autorité du même nombre (50), est consommée l’espérance des saints, dès lors que tout aura été renouvelé en vue de la gloire de la nature spirituelle, de sorte que, pas à pas, par ce processus où l’on en vient à communier à Dieu. Cela sera effectif lorque la rémission des péchés aura mérité le retour à l’innocence et à la fermeté du jugement, qu’elle se sera saisie en outre de la dignité de la gloire spirituelle par une vie d’innocence et une constance dans le jugement. Ainsi, le baptême, la résurrection, le changement de vie s’abstiennent de tout dérèglement, étant donné que la première cinquantaine du Livre des Psaumes nous régénère dans l’innocence ; dans celle qui suit, la (première) résurrection conduit au jugement droit de l’innocence ; la troisième cinquantaine établit la louange dans la nature de l’esprit. En effet, après que les rois aient été vaincus, entraves aux pieds, et que les princes aient eu les mains liées, après le jugement opéré par les saints comme il est écrit, puisqu’en tous les saints la gloire s’établissait, il s’en suivait par conséquent l’accomplissement plénier de cette même gloire.

2. Le psaume immédiatement antérieur (Ps 149) nous invitait à la louange de Dieu à cause de la magnificence des oeuvres créées ; mais après l’hymne du Cantique nouveau, Dieu doit être loué dans les saints qu’Il a placés, après la mise par écrit du jugement, dans la gloire de l’éternité ; et Dieu leur donnera d’être désormais immuables comme récompense d’honneur céleste. Qu’Il doive être loué au firmament de sa puissance, cela s’impose puisqu’Il a assailli le firmament de sa puissance, la mort étant engloutie dans un combat lorsque l’incorruptibilité anéantira la corruption. Et pour cette raison, la louange de Sa puissance assaille le firmament de l’éternelle puissance, car l’immortalité réduira à rien la mort, attribuant (à ceux qui aiment Dieu) ce que l’oeil n’a pas vu, ni ce que le coeur n’a pensé, ni ce que l’oreille n’a entendu [2] ... [3]

[...] Dieu, selon l’Apôtre, nous ayant bénis avant la constitution du monde d’une bénédiction spirituelle dans les cieux (Eph 1, 3). Tous les devoirs de la voix et des oeuvres mettent en mouvement vers la gloire de cette louange, selon la diversité des demeures et en toute clarté. De ce fait, nous louons par les cymbales retentissantes ; cette louange d’exultation est rendue parfaite par les cymbales. Et cette louange se trouve tout entière dans les sanctifiés, parce qu’elle a chassé d’eux la corruption de la chair et du sang, parce qu’ils ont été reformés à l’image de leur Créateur, parce qu’ils ont commencé à être déjà rendus semblables à la gloire du corps de Dieu, parce qu’ils ont été remplis de toute la plénitude de Dieu, parce que Dieu est esprit (Jn 4, 24), ce n’est donc pas la chair qui, désormais, sera destinée à louer Dieu, mais l’esprit.

[1] Cf. Traité De Mysteriis

[2] Cf. 1 Co 2, 9.

[3] Ici se trouve une lacune dans le texte d’Hilaire.