La Tradition apostolique
LA TRADITION APOSTOLIQUE
ET L'ÉGLISE DE ROME CHEZ SAINT IRÉNÉE
Mgr Jean de Saint-Denis
"Contacts" n° 18
IntroductionDans son œuvre : "Contre les hérésies", récemment rééditée par "Les Sources chrétiennes", saint Irénée de Lyon nous apporte l'enseignement de l'Église primitive sur la Tradition apostolique et définit la place de l'Église de Rome au sein de l'unité ecclésiale de son temps. Si les spécialistes se sont maintes fois penchés sur ce texte inestimable qui reflète l'origine authentique de notre religion chrétienne, et au travers duquel la fraîcheur du souffle apostolique n'est pas encore alourdie par des ajouts postérieurs (Saint Irénée, le "petit-fils de Jean" est tout proche des apôtres), le grand public, malheureusement, est moins familiarisé avec la doctrine d'Irénée. Pourtant, il nous ouvre des horizons nouveaux et transforme nos conceptions, souvent erronés, de l'Église catholique.
Nous donnons ici la traduction française, la dernière en date, du dominicain le R.P. Sagnard, avec quelques retouches insignifiantes. Ainsi, préférons-nous :
1 - écrire dans le passage où saint Irénée fait allusion à un paragraphe de I Timothée 3, 15 : "le support et la colonne de notre foi" en place de "la base et la colonne de notre foi ;
2 - remplacer le terme "connaissance" par l'expression grecque plus caractéristique : gnose ;
3 - proposer comme traduction de "potentior principalitas" puissante origine plutôt que "puissante autorité", car "principalitas" est plus près de "premier en ligne" - saint André, par exemple, est souvent nommé "prince des apôtres", le "premier appelé" - que de l'idée d'autorité. On pourrait traduire : puissante primauté, ou même, puissant principe.
Une certaine difficulté consiste en ce que saint Irénée écrivait en grec et que le texte étant en grande partie disparu, il ne nous reste que la traduction latine, mais nous rendons hommage à la traduction conscience du R.P. Sagnard.
Donnons la parole à l'évêque de Lyon en la faisant suivre de quelques commentaires qui nous semblent utiles pour mieux faire ressortir sa pensée.
Le pouvoir apostolique et la gnose parfaite
"Le Maître de toutes choses a donné à Ses Apôtres le pouvoir de prêcher l'Évangile. C'est par eux que nous connaissons la Vérité, c'est-à-dire l'enseignement du Fils de Dieu. C'est à eux que le Seigneur a dit : "Qui vous écoute M'écoute, qui vous méprise Me méprise et méprise Celui Qui M'a envoyé". Car nous n'avons pas connu l'économie de notre salut par d'autres que par ceux qui nous ont apporté l'Évangile. Cet Évangile, ils l'ont d'abord prêché. Puis par la volonté de Dieu ils nous l'ont transmis dans des écritures, pour qu'il devienne le support et la colonne de notre foi. Il n'est pas permis de dire qu'ils ont prêché avant d'avoir la gnose parfaite... Car après que notre Seigneur fut ressuscité d'entre les morts et que les Apôtres eurent été revêtus de la Vertu d'En-Haut par la venue soudaine de l'Esprit-Saint, ils furent remplis de tous les dons et ils eurent la gnose parfaite". ("Contre les hérésies" p. 95, éd. Sources chrétiennes).
"Le Maître de toutes choses" donne à Ses Apôtres "le pouvoir de prêcher l'Évangile" et le Saint-Esprit leur procure "la gnose parfaite". Saint Irénée distingue le pouvoir apostolique du don de la connaissance de la Vérité ; le premier vient du Christ, le second de l'Esprit-Saint. Le pouvoir apostolique remonte par le Christ à la Source - le Père, "à Celui Qui M'a envoyé" dit le Seigneur. De même, implicitement, la parfaite gnose tire son origine du Père, par l'Esprit-Saint. Seule Source du pouvoir et de la gnose : le Père ; deux Donateurs : le Fils et l'Esprit. Les commentateurs de ce texte n'ont pas suffisamment dégagé cette double donation dont la séparation pour saint Irénée eût été impensable, à l'encontre des gnostiques qui voulaient opposer l'initiation à la hiérarchie. Ce Docteur de l'Église nous met aussi en garde contre ceux qui, singulièrement nombreux de nos jours, se flattent d'avoir "la succession apostolique". Ils déploient fièrement leurs titres de noblesse, leur généalogie épiscopale qui rejoint les apôtres, sans pouvoir démontrer la transmission ininterrompue de la gnose parfaite. Il ne suffit pas de constater que l'évêque est correctement sacré par d'autres évêques, il est aussi indispensable qu'il le soit par des évêques de l'Église vraie et qu'il ait témoigné son union dans la Vérité avec ses ordinants. L'orthodoxie authentique s'impose autant que par la succession. Ni gnose sans succession - ou gnosticisme, ni succession sans gnose - ou épiscopalisme.
Primauté de la tradition
Remarquons, d'autre part, que pour saint Irénée l'enseignement oral, la transmission directe de l'Évangile, de bouche à oreille, par les apôtres à leurs successeurs, précède les Écritures. Les Écritures sont, en effet, "le support et la colonne de notre foi" mais en second lieu. Elles sont "en plus", elles sont l'œuvre de la Tradition apostolique.
Au cours de ses écrits, l'Évêque de Lyon, multipliera à l'infini les citations scripturaires et la majorité des Pères l'imiteront. Ils seront organiquement bibliques, pensant par la Bible, et les maximes sacrées deviendront les "supports" et les solides colonnes de leur instruction. Mais la source de leur doctrine restera la Tradition vivante, la "gnose parfaite" reçue du Saint-Esprit. Il existe une différence radicale entre l'étude biblique de la Révélation en scrutant du dehors, "objectivement", et le fait de s'inspirer de la Bible spontanément, en demeurant dans la Tradition.
Les rapports entre les apôtres, à l'image de la Trinité
Ceci posé, saint Irénée développe sa pensée et nous indique de quelle manière la Tradition apostolique s'est répartie :
"Alors, ils s'en allèrent jusqu'aux extrémités de la terre, proclamant la bonne nouvelle des biens que Dieu nous envoie et annonçant aux hommes la paix du Ciel, eux qui possédaient, tous également, et chacun en particulier, l'Évangile de Dieu" (id. p. 95).
Chaque mot est pesé. Les apôtres "possèdent" l'Évangile de Dieu, ils ne sont pas des "inspirés", des canaux inconscients de la Révélation, des médiums du Saint-Esprit, des possédés de la grâce mais des possédants de la Bonne Nouvelle, reflétant la vie intime de Dieu. De même, la Trinité n'est pas possédée par le divin, l'Un absolu, les Trois Personnes possèdent le divin unique.
La définition "tous également et chacun en particulier", nous découvre l'unité et l'égalité des apôtres ainsi que la souveraineté de chacun d'eux dans leur concorde. Point d'Évangile de Pierre, de Paul ou d'Apollos, un seul Évangile comme une seule Divinité en Trois Personnes. Aucun des Douze n'est supérieur ou privilégié dans la gnose et le pouvoir, ils sont égaux, conformes à l'égalité du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Comme le Père est pleinement Dieu, le Fils pleinement Dieu, l'Esprit pleinement Dieu, chacun des Douze est pleinement apôtre. Mais le Père n'est pas le Fils et le Fils ne se confond pas avec l'Esprit ; Pierre est si différent de Paul qu'il entrera en dispute avec lui, dispute qui s'achèvera dans la concorde des opinions ; Jean agira autrement que Pierre et Paul, chacun gardant sa personnalité, son langage, son style sans diminuer la plénitude du don.
La Tradition royale de l'Orthodoxie a écarté de l'Ineffable le subordinationisme qui introduit l'inégalité entre le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, imaginant des dieux supérieurs et inférieurs, et le modalisme qui voit dans les Personnes divines des "masques", des modes, des étapes de la manifestation de l'Un absolu. Elle a proclamé l'égalité des Personnes et la supériorité de leur conscience libre sur l'Etre absolu. Saint Irénée avec les précision, simplicité et clarté du génie, applique le même principe à l'ecclésiologie. L'Eglise apostolique fonctionne à l'image et à la ressemblance de la Trinité ; elle suit la vie divine. L'enseignement d'Irénée ne pouvait être autre, car là résident l'originalité de l'Eglise du Christ et sa distinction d'avec les autres sociétés. Ces dernières sont inévitablement subordinationistes, c'est-à-dire basées sur l'inégalité des pouvoirs personnels et collectifs, ou modalistes, c'est-à-dire basées sur la prédominance du commun sur le personnel, ou enfin - ce que nous n'avons pas dit plus haut mais qui est sous-entendu - polythéistes, c'est-à-dire animées par la désunion, l'animosité entre les intérêts particuliers, ce qui pourrait se définir par : autant de dieux que de personnes, et sur le plan ecclésien : autant d'évangiles que d'apôtres. La critique biblique du XIXe siècle est un exemple caractéristique de cette attitude polythéiste lorsqu'elle oppose Paul aux Douze ou le Christ des synoptiques à Celui de Jean.
L'Église et les autres Sociétés
Mais demandons-nous dans l'axe de la pensée de saint Irénée : l'Église est-elle une société parmi les autres ou est-elle la Société ? Quel est son but final ? L'Église est la Société, son but final est la déification du monde et, suivant l'admirable et sociale expression du Contestatio pascal du Missale gothico-gallicanum : "la transformation des conditions humaines en rapports divins". Féodorov, un philosophe orthodoxe du XIXe siècle, déclare sans ambiguïté : "Notre programme social est le dogme de la Trinité ; tout ce qui s'éloigne de ce plan préétabli n'est qu'une hérésie sociologique".
Les rapports trinitaires des Églises locales
Après le départ des Douze de ce monde, saint Irénée assied les Églises sur le même fondement trinitaire :
"Ainsi tous ceux qui veulent voir la Vérité, peuvent contempler en toute Eglise la Tradition des Apôtres manifestée dans le monde entier" (id. p. 101).
"Dans le monde entier", vision de l'universalité du message : "les Apôtres allèrent jusqu'aux extrémités de la terre".
Remarquons que saint Irénée écrit que tous ceux qui veulent voir la Vérité peuvent la contempler. C'est par l'Évangile, c'est par la prédication de l'Église que nous avons accès à la Vérité, c'est par notre obéissance à l'enseignement du Christ que nous ouvrons les oreilles de notre cœur et de notre intelligence à sa connaissance. Autre chose est apprendre, autre chose est comprendre. En dehors de l'Église, nous ne pouvons conquérir la connaissance des Mystères ; elle nous les présente non point comme des doctrines à croire sans comprendre, elle nous offre, elle nous procure - si nous le voulons - la capacité de les contempler, c'est-à-dire de les comprendre. Nous écoutons pour voir et nous voyons parce que nous obéissons.
Les mêmes rapports qui liaient les apôtres, continuent entre les Églises locales. Il n'y a pas d'Églises plus ou moins privilégiées, toutes et chacune contiennent la plénitude du pouvoir et de la gnose parfaite. Saint Irénée considère l'Église universelle comme une famille d'Églises-sœurs ; l'Église Orthodoxe actuelle est restée fidèle à cette vision. Unité des Douze, unité des Églises-sœurs, unité de la multiplicité. Aucune allusion à une organisation pyramidale ; absence de centre, égalité dans la concorde, "Ecclesia" - assemblée - la vraie catholicité.
Il est intéressant de souligner que le Père de Lyon fait suivre les apôtres par les églises et ne parle qu'ensuite des évêques ; ceci est normal car il n'y a pas de succession apostolique en dehors de l'Eglise-communauté. Les nombreux affamés de sacerdoce de notre époque ne l'ont pas compris. Même si leur "pedigree" est de "pure race", leur épiscopat est nul et un non-sens s'il n'est pas intégré à une Eglise-communauté.
Ayant renvoyé ceux qui cherchent la Vérité aux Églises locales de leur choix, saint Irénée parle de l'installation des évêques par les apôtres et de leur succession ininterrompue :
"Nous pouvons énumérer ceux que les Apôtres ont institués comme évêques dans les Eglises et leurs successions jusqu'à nous" (id. p. 103).
L'Eglise de Rome, un des trois témoins
Et Rome, la papauté sans laquelle nombre de chrétiens ne conçoivent pas l'Église, la passe-t-il sous silence ? Ignore-t-il cette "présidente en charité", comme l'appelait saint Ignace d'Antioche, une cinquantaine d'années avant lui ? Non ! Saint Irénée, et avec lui l'Église de Lyon du IIe siècle, et l'Église tout entière, portent à l'Église de Rome le plus grand respect.
Les principes fondamentaux établis, saint Irénée entre dans le plan pratique, cite des exemples où peut se trouver la vraie Tradition. En premier lieu, il se tourne vers Rome :
"Mais puisqu'il serait trop long, dans un volume comme celui-ci, d'énumérer les successions de toutes les Églises, nous prendrons la très grande Église, très ancienne et connue de tous, fondée et constituée à Rome par les deux très glorieux Apôtres Pierre et Paul ; nous montrerons que la tradition qu'elle tient des Apôtres et la Foi qu'elle a annoncée aux hommes sont parvenues jusqu'à nous par des successions d'évêques" (id. p. 103).
L'Église de Rome est très "grande, très ancienne et connue de tous" mais, conformément à sa thèse initiale, elle demeure pour l'évêque de Lyon, une parmi les autres. Bien "qu'il serait trop long d'énumérer les successions de toutes les Églises", il ne se contentera pas, néanmoins, de ne citer que Rome, et ajoutera plus loin les exemples de Smyrne et d'Éphèse, suivant fidèlement le précepte des Écritures : "Un seul témoin ne peut suffire, c'est sur la parole de deux ou trois témoins que la cause sera établie" (Deutéronome 17, 6, 19, 15, Matthieu 18, 16, II Corinthiens 13, 1, I Timothée 5, 19). (Le Christ Lui-même se transfigure devant deux témoins de l'Ancien Testament et trois du Nouveau). Rome, ainsi, est un des trois témoins de l'opinion de tous, un témoin plein de prestige et de foi mais un parmi les autres. Un orthodoxe du XXe siècle ne pensera pas différemment. En accord avec saint Irénée, il s'appuie sur la concorde des Églises autocéphales mais étant donné qu'il serait trop long de toutes les consulter, il adoptera la décision de deux ou trois parmi les plus renommées ou les plus proches. Paul, voulant vérifier sa doctrine, s'adresse aux "trois colonnes", Jacques, Céphas (Pierre) et Jean (Galates 2,9).
On peut se demander pourquoi saint Irénée choisit Rome, Smyrne et Éphèse et non, par exemple, Antioche ou Alexandrie ? La réponse est simple. Les rapports entre Lyon et Rome sont fréquents, Smyrne et Éphèse sont les deux Églises de sa patrie d'origine.
L'Église de Rome fondée par Pierre et Paul
Rome, en comparaison avec la petite communauté de Lyon, est une "très ancienne et grande" Église, pas la plus ancienne, sans doute, - Antioche la précède - mais auprès des Églises des Gaules implantées par les disciples des apôtres, elle a le privilège d'être apostolique. Fixée dans la capitale de l'empire, elle est "connue de tous" ; sa vraie gloire apparaît en ce qu'elle est fondée par deux "très glorieux apôtres Pierre et Paul". Ne l'oublions pas, l'Église de Rome selon la conception de l'Église primitive, n'est pas celle de Pierre (Antioche était de Pierre, Alexandrie l'était par l'intermédiaire de Marc), elle pouvait, au contraire, s'honorer d'être la fille de deux apôtres, Pierre et Paul. Cette inséparabilité de Pierre et de Paul est proclamée jusqu'à nos jours par la fête universelle du 29 juin. Même les fâcheuses réformes romaines du Moyen-Age n'ont pu séparer les apôtres dans leur fête commune. Les vêpres du 29 juin ont gardé cet hymne du Ve siècle où la poétesse Elpis chante les "deux parents (parentas : pères) de l'Église de Rome... ces deux princes..." et dans sa doxologie elle reprend l'idée initiale d'Irénée : le monde est gouverné par le principe tri-unitaire.
Église de Rome, Église de capitale
Rome n'est donc pas considérée dans l'Église des premiers siècles comme la chaire de Pierre, elle est l'œuvre de Pierre et de Paul. Saint Irénée ajoute à son privilège de chaire apostolique une autre qualité qui augmente le poids de son autorité, sa situation géographique de capitale d'empire où se rencontrent les chrétiens venus de tous les horizons. Nous donnerons deux traductions du texte suivant, la dernière en date et celle de Monseigneur Winnaert ; elles ne présentent pas de différences notables mais la phrase étant difficile, elles se complètent l'une l'autre.
"C'est avec cette Église de Rome, en raison de sa puissante origine, que doit nécessairement s'accorder toute Église, c'est-à-dire les fidèles qui proviennent de partout, elle en qui toujours, par ceux qui proviennent de partout, a été conservée la tradition qui vient des Apôtres" (id. p. 103, traduction R.P. Sagnard).
"Toutes les Églises, c'est-à-dire les fidèles du monde entier, se rencontrent nécessairement dans cette Église de Rome, à cause de sa situation éminente. En elle, la tradition apostolique est conservée par le contact avec les fidèles de tout l'univers" (traduction Mgr Winnaert).
Eh oui ! si la Tradition apostolique garantit l'unité à travers le temps, ce redoutable déformateur de la Vérité, la deuxième particularité de Rome garantissait à l'époque de saint Irénée la plénitude au travers de l'espace. Ville où les fidèles s'en viennent de toutes parts, lieu de brassage des opinions et des mentalités. Plus bas, saint Irénée nous contera que Polycarpe de Smyrne se rendit à Rome pour rencontrer Anicet et qu'il convertira beaucoup d'hérétiques, témoignant en cela l'unité de la foi de deux Églises locales. Chaire apostolique (de Pierre et de Paul), Église de capitale, tel sera le double privilège de Rome pour l'Eglise antique et orthodoxe. Le concile de Chalcédoine (IVe œcuménique), voulant donner la deuxième place à Constantinople, motivera cette décision par la qualité de Constantinople de nouvelle capitale. Cet avantage n'est pas que politique mais aussi providentiel ; là où est un carrefour spirituel, une rencontre de témoins, d'Églises locales, là est la même autorité qu'à Rome du temps de saint Irénée.
Récapitulons : l'Église de Rome pour Irénée, n'est pas "la chaire de l'apôtre Pierre", elle est égale aux autres Églises, "prima inter pares". Son privilège est d'avoir été fondée par deux apôtres et de rayonner comme centre d'attraction de toutes les Églises. Son autorité puissante et son infaillibilité sont conditionnées par sa fidélité à la Tradition apostolique et vérifiées par sa concorde avec les autres Églises.
Les douze premiers évêques de Rome
Ne voulant rien laisser dans l'incertitude, saint Irénée donne la liste des douze premiers évêques de Rome, successeurs des Apôtres :
"Après avoir ainsi fondé et édifié l'Eglise, les bienheureux Apôtres transmirent à Lin la charge de l'épiscopat. De ce Lin, Paul fait mention dans ses lettres à Timothée. Anaclet lui succède. Après lui, en troisième lieu, à partir des Apôtres, c'est à Clément qu'échoit l'épiscopat. Il avait vu les Apôtres eux-mêmes, avait été en relation avec eux : leur prédication résonnait encore à ses oreilles, leur tradition était encore devant ses yeux. D'ailleurs, il n'était pas le seul : il restait encore à l'époque beaucoup d'hommes qui avaient été instruits par les Apôtres... (p. 105).
"A Clément succède Évariste, à Évariste, Alexandre ; ensuite, en sixième lieu à partir des Apôtres, Sixte est institué ; après lui Télesphore, glorieux aussi par son martyre ; ensuite Hygin, ensuite Pie, après lui Anicet, Soter ayant succédé à Anicet, c'est maintenant Eleuthère à qui échu l'épiscopat, en douzième lieu à partir des Apôtres" (id. p. 107).
Notons-le, ces douze évêques, de Lin à Eleuthère, ne sont pas des successeurs de Pierre mais "des Apôtres". "Le pape de Rome, successeur de Pierre", ne correspond pas à la conception du IIe siècle. Saint Irénée écrit : "les bienheureux Apôtres transmirent à Lin la charge de l'épiscopat". Tout ceci est en harmonie avec la base canonique de l'Eglise primitive qui enseigne que la source du sacerdoce n'est ni l'apôtre, ni l'évêque mais l'union de deux ou trois. "Que l'évêque soit ordonné par deux ou trois évêques", commande la première règle apostolique ; "que l'évêque soit ordonné par sept évêques ou au moins deux ou trois" répète le concile d'Arles ; les conciles œcuméniques de Nicée et d'Antioche parlent dans le même sens.
Eleuthère est le douzième évêque, donc Pierre n'est pas considéré comme le premier évêque, pape de Rome ; le premier évêque-pape est Lin. Cela est aisé à comprendre car les apôtres ont une mission spéciale, ils parcourent l'univers en édifiant et en fondant les Églises, ils ne peuvent être des évêques d'un lieu, d'une ville.
Le contact ininterrompu, intime des évêques avec la Tradition apostolique est mis en valeur par saint Irénée autant que la validité de leur succession. Il est heureux d'annoncer que la "prédication était encore devant leurs yeux". Sous une autre forme verbale, il fait ressortir l'unité du pouvoir et de la gnose parfaite ; la succession n'est pas efficiente si elle n'est pas plongée dans la Tradition.
Les deux autres témoins : les Églises de Smyrne et d'Éphèse
L'exemple de l'Église romaine est complété par ceux de Smyrne et d'Éphèse, deux témoins précieux qui peuvent s'honorer de relations directes avec les disciples du Christ, parmi lesquels est Jean le Bien-aimé :
"Et Polycarpe ? Non seulement il a été instruit par les Apôtres et a vécu avec beaucoup de ceux qui ont vu le Seigneur, mais c'est encore par les Apôtres que dans l'Eglise de Smyrne, en Asie, il a été constitué évêque. Nous-mêmes, l'avons vu dans notre premier âge car il a vécu longtemps et il était tout à fait vieux lorsqu'il est sorti de cette vie par un très glorieux et très illustre martyre" (id. p. 109).
"Ajoutons que l'Église d'Éphèse, fondée par Paul, et où Jean est demeuré jusqu'à l'époque de Trajan, est aussi un témoin authentique de la tradition des Apôtres" (id. p. 115).
Les relations fraternelles parmi les Églises-sœurs, sont indiquées par saint Irénée : Clément s'occupe des Corinthiens, Polycarpe, comme nous l'avons dit plus haut, va à Rome, écrit aux Philippiens.
"Du temps de Clément une dissension assez grave se produisit entre les frères de Corinthe : l'Eglise de Rome adressa alors aux Corinthiens un écrit très important pour les réconcilier dans la paix, ranimer leur foi et leur annoncer la tradition qu'elle avait reçue récemment des Apôtres" (id. p. 105).
"Polycarpe, au cours d'un voyage à Rome sous Anicet, convertit à l'Eglise de Dieu beaucoup des hérétiques dont il vient d'être question, proclamant qu'il avait reçu des Apôtres qu'une seule et unique Vérité, celle-là même qui est transmise par l'Eglise" (id. p. 109).
"Il existe encore une importante lettre de Polycarpe adressée aux Philippiens, où tous ceux qui le désirent et qui ont leur salut à coeur peuvent apprendre en même temps et la frappe de sa foi et la prédication de la Vérité" (id. p. 115).
Ces relations fraternelles sont encore nommées dans l'Église Orthodoxe : "la sollicitude catholique des évêques", s'inspirant de l'enseignement de Paul : "Un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; un membre se réjouit, tous les membres se réjouissent avec lui" (I Cor. 12, 26).
Conclusion
Parvenus à la fin de notre article, nous jetons un regard en arrière et nous sommes saisis d'admiration devant la parole de saint Irénée, ce héraut de l'Église Orthodoxe de tous les temps. En ce message, tout se tient, se compénètre dans une harmonie intégrale, organique, ontologique. Combien nous sommes loin de cette unité extérieure, administrative, doctrinale, pesante, autoritaire, achetée par des ruptures silencieuses de plans !
Saint Irénée termine son exposé par l'hymne à l'Eglise :
"Puisque nos preuves sont d'un tel poids, il ne faut donc pas chercher ailleurs la Vérité qu'il est facile de puiser dans l'Église, car les Apôtres, comme en un riche cellier, ont déposé en elle toute la Vérité, en plénitude, afin que quiconque le désire puise en elle le breuvage de vie. C'est elle en effet qui est l'accès à la Vie... C'est pourquoi il faut aimer d'un amour extrême tout ce qui est de l'Église et saisir fortement la Tradition de la Vérité" (id. p. 115).
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28 Novembre 2008 à 04:11 dans
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