Retrouver la source oubliée
RETROUVER LA SOURCE OUBLIÉE
Maxime KOVALEVSKY
Paroles sur la liturgie d’un homme qui chante Dieu
Éditions « Présence Orthodoxe »
Maxime Kovalevsky, né en 1903 à Saint-Pétersbourg, mathématicien et actuaire, musicologue et compositeur, liturgiste, maître de chapelle, professeur d'Histoire de la liturgie, des liturgies comparées et d'art sacré à l'Institut orthodoxe de théologie Saint-Denys de Paris, dont il a été le doyen.
On connaît l'histoire du jeune liturgiste que l'on pressait de publier ses recherches et qui se récusait. Un vieux maître lui dit alors : «La liturgie ne se fait pas dans les livres mais elle ne se fait jamais sans des livres.»
Cet apophtegme pourrait bien résumer la vie et l'oeuvre de Maxime Kovalevsky, ou, plus exactement, les harmoniques de sa vocation.
Musicien... mais aussi musicologue ! Maître de choeur... mais aussi compositeur ! Liturge... mais aussi serviteur de l'action liturgique !
Ce livre témoigne d'une réussite rare : celle où la contemplation féconde l'action qui se fait humblement et joyeusement servante de la contemplation de ses frères.
Ce livre apporte une réflexion de première main sur tous les dossiers qui constituent «le problème liturgique». Nourri par l'étude priante, charpenté par l'expérience, affiné par le service de la Divine Liturgie, Maxime Kovalevsky partage sa réflexion lucide, sereine et ferme.
A qui ouvrira ce livre, il sera donné d'entrer en communion avec la ferveur de Maxime Kovalevsky. I1 se peut que tel ou tel lecteur ne partage pas toutes ses analyses : la liturgie, si elle est école d'unité, n'est pas le ghetto du nivelage. En tous cas, une chose est certaine : le lecteur de cet ouvrage en sortira ennobli et enrichi par le témoignage d'un homme qui garde une étonnante fougue juvénile dans sa volonté de faire prier, célébrer, réfléchir.
Maxime Kovalevsky ? Un homme qui, selon le bon mot de saint Augustin, «n'empêche pas la musique».
PRÉFACE
Voici un recueil d'articles, conférences, réflexions, publiés depuis une vingtaine d'années par Maxime Kovalevsky, et reliés entre eux par des textes contemporains. L'ensemble porte, à travers la liturgie, et plus spécialement la musique sacrée, sur l'espérance d'union qui anime aujourd'hui tous les chrétiens. On pourrait s'étonner au premier abord de la forme de ce recueil et l'on pourrait avec plus de recul adopter des positions différentes de celles de l'auteur sur tel ou tel point essentiel, ecclésiologique en particulier (tel est d'ailleurs mon cas). Mais la forme et le fond requerront, il me semble, à y bien regarder, la sympathie de tous et, dans une large mesure, l'adhésion d'un grand nombre, dont je suis. La forme est celle, en effet, d'une pensée vivante. Non pas seulement - et ce serait déjà beaucoup - parce qu'elle secrète de page en page sa propre évolution au sein d'une constante fidélité à soi-même, gage authentique du dynamisme vital, mais aussi parce qu'elle est la pensée d'un homme vivant, qu'elle est vraiment présence personnelle et à elle seule musique : et telle est la vraie pensée, non abstraite, mais charnelle, «cordiale». En tout, cherchez l'homme : voici un homme. On peut dire, à lire ces pages, qu'on reconnaît l'ami qui les a écrites. Et je crois que, sans le connaître, à les lire on le découvrira. Exigeant en ce qu'il déclare authentique service de Dieu et sa juste louange, mais en tout fraternel, ouvert à tout effort des chrétiens de toutes confessions vers ce qu'il tient pour la source liturgique indivise, et vers le dynamisme vital et novateur qu'il discerne en toute tradition vécue dans sa vérité, c'est-à-dire dans sa fécondité.
Sur le fond, je ne saurais parler en technicien - que je ne suis pas - de la musique en général, de la musique liturgique en particulier. Si limité et partiel soit donc mon jugement, je crois pressentir que Maxime Kovalevsky ouvre des perspectives qu'il serait très utile d'explorer. Je pense en particulier à l'Eglise catholique à laquelle j'appartiens, qu'il appelle Église romaine - ce que certes elle est aussi! Tout à fait précieux et, si l'on se réfère aux dates de quelques articles et conférences, d'une rare clairvoyance sont les propos qui relèvent à quel point certaines dispositions du dernier Concile, pour nouvelles qu'elles aient paru, s'enracinent au contraire dans la plus ancienne et la plus vivante tradition de l'Eglise indivise (l'utilisation des langues vernaculaires, par exemple, l'importance de la Parole, la participation du peuple). D'un grand intérêt sont aussi les craintes qui très tôt se font jour chez l'auteur, puis sa constatation attristée des conditions souvent déficientes de leur application. Mais, si proche que je me sente de son regret, et pensant avec lui que bien des erreurs étaient évitables, je crois que les causes du balbutiement de l'actuelle liturgie catholique sont inséparables de la crise de notre culture, et qu'en sa pauvreté, en son apparente aridité - que je crois au contraire la fécondité du grain enfoui en terre - ce balbutiement prépare un nouvel et splendide Benedictus pour notre temps.Réconfortante est d'ailleurs à cet égard la persévérance de Maxime Kovalevsky à espérer, pour toutes les confessions chrétiennes, la poursuite du chemin vers l'union à travers la purification de la louange. Comment ne pas écouter, comment ne pas entendre ce rhapsode du Christ ?
Dominique PONNAU.
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage rassemble des réflexions échelonnées sur près de 20 ans, articles parus dans des revues ou des quotidiens, conférences, voire extraits de cours, tous axés autour d'un même thème : Comment louer Dieu, tous ensemble, dans «l'œuvre commune» qu'est la liturgie ? Et dans quel langage musical ? De façon simple, accessible à tous, Maxime Kovalevsky, né en 1903 à Saint-Pétersbourg, compositeur-liturgiste, professeur de liturgie comparée à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Denys à Paris[1], maître de chapelle, chef de choeur et iconographe, évoque en praticien le passé et le présent de la liturgie chrétienne et de sa musique, particulièrement en France, pour terminer par des perspectives sur l'avenir.Son travail de recherche et ses réalisations musicales se sont poursuivis depuis plus de 50 ans, tant d'abord dans le domaine liturgico-musical slave où il a longuement exercé ses dons de compositeur et de chef de choeur, que dans l'expérience vécue d'un mouvement liturgique né en France en 1936 et dont le développement - malgré les attaques dues à la méconnaissance dont il est l'objet - se poursuit avec continuité parce qu'organiquement enraciné et vécu, l'Église catholique orthodoxe de France : catholique parce qu'universelle comme toutes les Églises chrétiennes, orthodoxe parce que confessant le même dogme que les autres Églises orthodoxes, et de France parce que ses célébrations reprennent à leur compte, après une restauration menée scientifiquement et bénie par le patriarche Serge de Moscou, tant les offices qu'une liturgie datant de l'époque de l'Église indivise, celle attestée par les lettres de saint Germain de Paris (VIe siècle).
Le but de toute la vie de Maxime Kovalevsky, son charisme peut-on dire, est la recherche assidue d'une synthèse des principes d'élaboration des chants liturgiques chrétiens traditionnels aussi bien byzantin que slave ou grégorien, principes dont l'application à la langue française a mis en évidence la similitude foncière. Il semble que, tant par ses écrits que par ses propres réalisations musicales, il ait globalement approché d'assez près le but de son étude pour que des groupes de recherche spécialisée puissent désormais se pencher sur l'analyse scientifique de la théorie qu'il a su mettre en pratique dans ses compositions liturgiques exécutées aussi bien en France qu'à l'étranger, et pour le culte aussi bien orthodoxe que protestant et catholique romain.
Chacun des articles choisis pour cet ouvrage est, en soi, un tout dont l'ensemble témoigne de l'unité d'une pensée et d'une oeuvre. Pour leur publication groupée, l'auteur les a reliés entre eux par un court texte d'articulation. Ainsi le lecteur sera-t-il aidé à comprendre l'intime compénétration des sujets traités et ne sera-t-il pas dérouté en retrouvant çà et là des idées déjà exprimées dans des contextes différents et à des dates différentes, donc sous des éclairages différents, ce qui lui donnera matière à des réflexions enrichies.
I – LE PROBLEME LITURGIQUE AU XXe SIECLE
Pour nous (en 1967), il est incontestable que la liturgie est un moyen privilégié de conduire le monde chrétien à maturité, et que la forme sous laquelle elle est comprise et vécue par tel ou tel groupe de croyants constitue en même temps un des signes du degré de maturité auquel ce groupe est parvenu.
Cette affirmation qui est une évidence à nos yeux, n'est cependant pas aussi claire pour un certain nombre de chrétiens et paraît même fausse à d'autres, non des moins actifs, pour qui une liturgie élaborée semble superflue de nos jours. Il s'agira donc de justifier notre point de vue. A ceux qui parlent de décadence du christianisme, nous opposerions volontiers une vue plus «historique », considérant les difficultés par lesquelles passent actuellement toutes les Eglises chrétiennes comme une «crise d'adolescence» salutaire : qu'est-ce que 2 000 ans dans l'histoire de l'humanité ?...
La seconde moitié du XXe siècle présente deux séries de caractères contradictoires, les uns exaltants, les autres particulièrement inquiétants et décevants.
Dans le plan matériel, c'est un brassage profond des peuples et des cultures, un développement des techniques de communication (radio, télévision, presse, livres de poche, tourisme, progrès des transports, etc.). De plus, les Etats traditionnels théocratiques disparaissent, et dans certaines parties du monde, apparaît une législation consacrant une tolérance religieuse réelle.
Dans le plan de l'esprit, la pensée scientifique et philosophique connaît un développement rapide, mettant en cause des théories considérées jusqu'ici comme intouchables. Notons l'apparition des sciences humaines expérimentales (psychanalyse, neuropsychiatrie, psychologie expérimentale, etc.), des tendances philosophiques qui mettent en doute la rationalité du réel, de la recherche d'un complément de connaissance dans le domaine de l'Art. Se manifestent aussi un intérêt particulier porté à la philosophie sociale et à l'étude de l'homme total, une approche scientifique du problème religieux (et en particulier liturgique) et de la pensée mythique, et, dans le domaine des disciplines religieuses, les idées d'oecuménisme et leur application, etc.
Tout cet ensemble constitue un climat propice au développement de la pensée et de la personnalité humaines. Il était inconcevable jusqu'à nos jours par exemple, qu'un homme «moyen» puisse se rendre tout naturellement en Grèce, en Palestine, en Egypte, ou encore se documenter par la lecture ou les moyens audio-visuels, à peu de frais et sans descendre au niveau d'une vulgarisation grossière, afin de s'initier à des civilisations et des doctrines étrangères. Mais, par contre, ces phénomènes de brassage des peuples et de développement technique des moyens de transport et d'information produisent un nivellement progressif des couches superficielles de culture (d'ailleurs contraignantes), rendant de plus en plus factices les «échanges culturels» : les moyens d'information modernes sollicitent trop notre attention et rendent pour ainsi dire impossible toute assimilation profonde, toute réflexion personnelle.
Le bénéfice de la disparition des Etats théocratiques est contrebalancé par l'apparition des Etats antireligieux. La mise en doute de la rationalité du réel et des théories scientifiques et philosophiques admises jusqu'ici met l'esprit en désarroi et le pousse soit à se contenter d'un empirisme élémentaire, soit à rechercher la vérité dans le domaine du subconscient, voire dans les doctrines occultes. L'approche scientifique du comportement religieux et de la pensée mythique ramène la révélation chrétienne au niveau d'une démarche supra ou infra-rationnelle mais toujours humaine, lui enlevant par là son caractère d'intervention divine sans lequel elle perd son originalité et sa force.
Le milieu dans lequel peut et doit agir actuellement la liturgie chrétienne est donc ambivalent : il est exaltant par les possibilités techniques offertes, et profondément décevant par les résultats pédagogiques obtenus et que nous espérons provisoires. L'humanité semble être plus déformée, plus sclérosée dans les préjugés nouveaux, qu'ouverte à un développement spirituel réel.
Il apparaît que le monde, tel qu'il est actuellement, a besoin d'une force éducatrice qui devrait, selon nous, être universelle, car le brassage des civilisations est un fait irréversible, mais respecter et maintenir dans cette universalité les caractères particuliers de chaque culture et de chaque être. Elle devrait maintenir la valeur formatrice et indispensable de l'intelligence rationnelle, tout en admettant que la raison seule est incapable (sans le concours de la grâce pour le croyant, et pour l'incroyant au moins celui de l'intuition artistique) de saisir la totalité du réel. Elle croirait à l'existence d'une vérité non relative, tout en admettant le caractère provisoire de toutes les formulations scientifiques et philosophiques de la vérité. Il faudrait aussi maintenir la continuité d'une tradition vivante, condition nécessaire pour une assimilation «existentielle» de ces vérités révélées, tout en respectant l'intuition prophétique conduisant l'homme à des révélations de plus en plus éclairantes. Enfin, il lui serait nécessaire de maintenir la va-leur irremplaçable et unique de la personnalité humaine, tout en considérant l'homme comme un membre d'une communauté et, par là, solidaire non seulement de toute l'humanité mais encore de tout le cosmos.
Si l'on admet que ces exigences fondamentales se trouvent réunies dans la pédagogie développée par la liturgie chrétienne prise dans son ensemble comme communication de l'humanité avec la transcendance et comme méthode éducative de son esprit, notre époque semble paradoxalement propice au développement de cette liturgie. Or les exigences que nous venons de citer ne peuvent être remplies que dans une société confessant l'ensemble des dogmes du christianisme classique : le monde non éternel, créé par Dieu-Trinité, seul éternel ; l'homme à l'image de Dieu : l'incarnation du Verbe ; l'Église-humanité-corps du Christ. Mais les représentants autorisés des trois grandes confessions chrétiennes considèrent-ils, eux, «leur» liturgie comme force éducatrice dans le sens que nous venons de préciser ? La lecture attentive que nous avons pu faire de récentes publications catholiques, orthodoxes et protestantes, et en particulier celle de la « Constitution conciliaire sur la liturgie» élaborée par Vatican II, montre que c'est bien le cas. La liturgie est considérée partout comme centre vital de l'Église, et non seulement comme source de vie sacramentelle, mais comme force éducatrice permettant d'exposer, d'assimiler et d'approfondir la théologie chrétienne pour le développement de l'homme.
Concluons provisoirement que notre monde moderne peut donc être raisonna-blement considéré comme un terrain propice au développement organique de la liturgie chrétienne, et qu'un tel développement est publiquement souhaité par les meilleurs représentants de la chrétienté. Il s'agira de démontrer qu'il est réalisable, et de préciser dans quelles conditions. C'est donc ce que nous nous appliquerons à faire dans ce chapitre où nous étudierons d'abord les milieux dans lesquels la liturgie chrétienne peut actuellement s'épanouir ou mourir, puis les matériaux traditionnels dont elle dispose, en principe, dans les divers cultes existants, et l'utilisation réelle qui en est faite à notre époque. Nous terminerons brièvement sur une confrontation critique et une tentative de «projection» vers l'avenir.
LES MILIEUX LITURGIQUES
Dans l'Église orthodoxe, il est indispensable d'établir une distinction entre les pays libres restés officiellement orthodoxes, les pays soumis à des régimes plus ou moins totalitaires antichrétiens de fait, et la «diaspora» orthodoxe dans le monde.
Dans les États officiellement orthodoxes, c'est-à-dire en Grèce, à Chypre, et sous certaines réserves en Syrie et au Liban, la conscience d'appartenir à l'Église orthodoxe, mêlée à une certaine fierté nationale et même raciale, est vivante tant dans le clergé que chez les laïcs. Aussi bien dans le domaine théologique que dans le domaine liturgique, le croyant se sent «à la maison» avec tout ce que cela comporte à la fois de fermeté existentielle et de laisser-aller familial. La religion y fait tout naturellement partie de la vie quotidienne. La tradition s'y confond avec l'habitude, et la nécessité de retrouver le véritable aspect de la liturgie chrétienne ne se pose pour ainsi dire pas dans ce milieu. L'état actuel y est considéré comme le seul possible.
Les États athées ou musulmans sont officiellement indifférents mais en fait hostiles au christianisme (U.R.S.S., Serbie, Bulgarie, Roumanie, Pologne, Turquie, Égypte, Afrique du Nord, etc.). En ces pays, chez ceux qui restent fidèles à l'Église orthodoxe, la conscience d'appartenir au «peuple élu» est, comme dans les pays orthodoxes restés libres, très vivante. Il s'y ajoute un sentiment apocalyptique, non exempt d'une attitude de protestation muette contre l'état actuel des choses, de constituer un monde «à part». La liturgie est le seul moyen d'expression de la vie religieuse officiellement toléré dans ces États où l'enseignement religieux hors de l'Église, ainsi que les éditions philosophiques et théologiques non liturgiques sont interdits. Elle y retrouve un de ses aspects essentiels, celui d'enseignement théologique de la Communion dans la Parole.
Toutefois, l'authenticité de la tradition transmise ne pouvant être garantie que par la continuité de cette tradition, le problème d'une restauration liturgique, voire d'une réforme, ne peut pas se poser. C'est la tradition transmise par les habitudes précédant immédiatement la période de révolution qui, dans ces conditions, peut seule être considérée comme authentique et salutaire : le style des icônes, des ornements sacerdotaux et de la musique liturgique révèle un attachement singulièrement tenace au style déformé de l'époque baroque et du XIXe siècle...
Quant à la diaspora orthodoxe, il faut entendre par là les formations ecclésiales nées d'immigrations politiques russe, grecque (Asie Mineure), serbe, roumaine, etc., dans des pays à majorité catholique et protestante, où la religion orthodoxe n'était connue jusque-là que par ouï-dire. La conscience d'appartenir à une forme d'Église particulière liée avec la culture dont on est le produit y est vivace aussi bien dans le monde ecclésiastique que laïque. Cette conscience est teintée d'un instinct de défense de son originalité, l'Église sanctifiant la culture dont on est issu, et la culture justifiant l'existence des particularités de l'Église à laquelle on appartient. Dans ce cas, la liturgie qui occupe une place d'honneur dans les milieux de la diaspora, et dont la célébration est dignement assurée dans les paroisses comme dans les monastères, reflète obligatoirement les caractères qu'elle a acquis dans son pays d'origine au cours du siècle précédant l'émigration. Son but n'est-il pas de préserver d'une façon sûre les vivants témoignages de la culture nationale, cette survivance assurant en échange la permanence de l'originalité doctrinale vécue dans une orthodoxie concrète ?
Les efforts de la diaspora (et tout particulièrement russe) dans ce domaine sont remarquables : ouverture de paroisses nombreuses, de divers instituts de théologie, de monastères d'hommes et de femmes, éditions de nombreux ouvrages de théologie et de bonne vulgarisation de la pensée et de la spiritualité orthodoxes, application (timide mais néanmoins réelle) du principe liturgique de célébration en langue vivante, etc. Par contre, la nécessité d'un retour à des formes liturgiques plus traditionnelles et universelles que celles actuellement utilisées, ne se pose pas malgré les efforts déployés lors de la fondation de l'Institut Saint-Serge (vers 1930) et poursuivies pendant les quelques années de guerre dans les paroisses appartenant alors au patriarcat de Moscou. Paradoxalement, la diaspora orthodoxe, héritière de la tradition liturgique la plus vivante dans le monde, ne prend pas de part active dans l'effort universel de renouveau liturgique...
Deux problèmes nouveaux se posent de plus en plus dans le milieu de la diaspora orthodoxe : celui des générations nées dans l'émigration de parents orthodoxes et celui des enfants nés de mariages mixtes.
Des enfants issus de parents orthodoxes immigrés et qui conservent jalousement la langue et la culture ancestrales ont, vis-à-vis du problème liturgique, la même attitude que leurs parents et la défendent même avec plus d'âpreté. D'autres enfants, issus de parents orthodoxes et qui s'assimilent au milieu ambiant, commencent naturellement à vivre le problème liturgique ainsi posé comme celui de la conservation d'un passé aimé et respecté mais révolu. Il en résulte pour eux une certaine perte d'unité intérieure qui peut être dangereuse religieusement. Dans aucun de ces deux cas l'appel contemporain général à un Renouveau liturgique ne peut trouver d'écho : la liturgie est considérée comme une force réelle mais seulement de conservation et non de renouvellement.
Encore plus profonde est la dualité intérieure chez les enfants issus de mariages mixtes. Dans le cas le plus favorable pour le problème qui nous occupe (cas qui n'est pas si fréquent), c'est-à-dire lorsque le conjoint non orthodoxe et les enfants deviennent orthodoxes, la vie religieuse et surtout liturgique devient une concession facilement acceptée, mais créant souvent dans la vie familiale un domaine «étranger» au développement organique du monde ambiant. Au lieu de représenter la réalité suprême, la religion entre alors dans le domaine du pittoresque, de la légende... La situation encore plus complexe quand aucun des conjoints ne renonce à sa confession d'origine. Une analyse sérieuse de ces situations très schématiquement exposées ici, et celle de leurs incidences sur la psychologie religieuse des jeunes générations orthodoxes est à faire...
Un difficile problème, qui semble prendre une ampleur accrue, est posé par une nouvelle catégorie d'orthodoxes : il s'agit de personnes entrées dans l'Église orthodoxe par conviction, sans y être appelées par leur naissance ou par des facteurs extérieurs à cette conviction. Ces personnes viennent de milieux très divers : monde agnostique, monde catholique et protestant (pratiquant ou non) et même juif. C'est là une des conséquences du développement de la culture et du «brassage» que nous avons évoqué précédemment, et qui constituent des faits irréversibles.
Contrairement aux milieux orthodoxes d'origine, ces groupes beaucoup plus nombreux qu'on ne croit et en constant accroissement, sont particulièrement attirés par le caractère vivant et rénovateur d'une liturgie bien comprise, la considérant comme centre de la vie religieuse et comme force transformatrice. Il paraît impossible, dans ces cas-là, de proposer à ces nouveaux orthodoxes des formes liturgiques fondées sur une habitude qui leur est complètement étrangère, en les obligeant par surcroît à rompre avec des habitudes ataviques qui, souvent, sont loin d'être inacceptables pour la conscience orthodoxe.
L'Église orthodoxe, qui trouve dans ce milieu «ouvert » un terrain particulièrement propice à la restauration d'une liturgie authentique, se doit, par honnêteté tant spirituelle que scientifique, de veiller à ne pas attirer dans son sein des éléments plus friands d'ambiance «exotique» et de particularités folkloriques, que de vraie tradition liturgique. C'est ce que tente l'expérience vécue dans l'Église catholique orthodoxe de France. Sauf dans les communautés qui témoignent d'un tel scrupule, l'Église orthodoxe, qui possède le trésor d'une liturgie à potentialité inépuisable, ne se préoccupe pas d'en trouver le vrai visage pour le révéler au monde qui «cherche» avidement et pourrait y trouver des éléments équilibrants et régénérateurs.
Dans l'Église romaine, comme nous l'avons fait pour l'Église orthodoxe, nous pourrions distinguer diverses situations suivant les climats politiques : pays à majorité chrétienne sans majorité catholique, pays indifférents ou athées, pays totalitaires hostiles au christianisme. Toutefois ces distinctions, bien qu'intéressantes à préciser, sont infiniment moins importantes que celles que nous devons faire entre l'attitude de l'Église romaine par rapport à la liturgie, avant et après le concile Vatican II.
Nous ne saurions assez insister sur l'ampleur de la révolution réalisée par l'Église romaine dans ce domaine. Rien que l'introduction de la langue du pays comme langue autorisée dans la liturgie abolit d'un seul trait une habitude plus que millénaire.
Au point de vue orthodoxe, cette révolution constitue un retour courageux à la tradition essentielle, à laquelle, pour sa part, l'Église orthodoxe est toujours restée fidèle. Toutefois, il faut souligner que, de ce fait, l'emploi de la langue du peuple ne devient pas obligatoire comme c'est le cas dans l'orthodoxie. L'article 36 § 1 de la nouvelle «Constitution sur la liturgie» précise : «L'usage de la langue latine, sauf droits particuliers, sera conservé dans le rite latin.» Il est significatif que dans le préambule à la constitution, ainsi que dans le texte lui-même, le terme de «restauration de la tradition» soit employé à mainte reprise. Il s'agit bien d'une volonté de revenir aux sources communes d'une tradition vivante dans laquelle le rite latin, jusqu'ici dominant dans l'Église romaine, n'est plus considéré que comme une certaine forme de développement historique de la tradition.
L'article 4 du préambule de la Constitution dit : «Enfin, obéissant fidèlement à la tradition, le Concile déclare que la Sainte Mère l'Église considère comme égaux en droit et en dignité tous les rites légitimement reconnus et qu'elle veut, à l'avenir, les conserver et les favoriser en toutes manières» et il souhaite que : « là où il en est besoin, on les révise entièrement, avec prudence, dans l'esprit d'une saine tradition et qu'on leur rende une nouvelle vitalité en accord avec les circonstances et les nécessités d'aujourd'hui.»
Décisives et toutes nouvelles pour la psychologie catholique sont les formulations du Concile au sujet de la liturgie comme communion non seulement au Corps et au Sang du Christ, mais également à la Parole divine. Ces formulations mettent l'accent sur la participation active et consciente des fidèles qui était peu marquée dans la forme du culte romain avant le Concile.
Citons l'article 24 de la Constitution : «Dans la célébration de la liturgie, la Sainte Écriture a une importance extrême (...) Aussi, pour procurer la restauration, le progrès et l'adaptation de la liturgie, il faut promouvoir ce goût savoureux et vivant de la Sainte Écriture dont témoigne la vénérable tradition des rites aussi bien orientaux qu'occidentaux.» Et l'article 48 : «Aussi l'Église se soucie-t-elle d'obtenir que les fidèles n'assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l'action sacrée, soient formés par la parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu...»
Ensuite la théologie même du sacrifice eucharistique et de la communion est singulièrement approfondie, l'accent étant mis sur la participation entière à la totalité de l'office et non sur un instant ou une parole isolés.
Enfin, le Concile se penche sur le problème des simplifications nécessaires des rites et sur le rétablissement de certains usages traditionnels tombés en désuétude, comme le précise l'article 50 de la Constitution : « ... Aussi, en gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera : on omettra ceux qui, au cours des âges, ont été redoublés ou ajoutés sans grande utilité ; on rétablira, selon l'ancienne norme des Saints Pères, certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire.»
On s'aperçoit que la forme de liturgie vespérale préconisée par le Concile s'approche de plus en plus de la liturgie traditionnelle de l'Église indivise dont les liturgies orientales, à condition qu'elles soient exécutées dans l'esprit vraiment «traditionnel» non déformé par les habitudes, peuvent représenter un témoignage vivant.
Malheureusement les grandes décisions du Concile tombent sur un terrain insuffisamment préparé. En effet, les efforts du Renouveau liturgique dans le domaine du rite latin, entrepris par les bénédictins belges, allemands et français depuis la fin du siècle dernier, n'ont pas eu le temps d'entrer dans les moeurs : en pratique l'Église romaine est obligée de partir d'un ensemble d'habitudes correspondant à un état antérieur à ces efforts, état encore très marqué par des siècles de décadence liturgique.
On peut observer une certaine analogie dans cette situation de fait entre l'Église romaine et la diaspora orthodoxe : pas plus que l'Église romaine, l'Église orthodoxe n'a eu le temps de voir les efforts de Renouveau (né en Russie et brutalement arrêté en 1917) s'enraciner et porter fruits. Comme l'Église romaine, pour assurer la continuité des usages, elle est contrainte, bien que dans une moindre mesure, de se servir d'éléments que le trop bref élan de renouveau n'a pas eu le temps d'assainir.
C'est dans le monde protestant que les recherches liturgiques des vingt dernières années ont eu la plus grande influence pratique. Nombreuses sont les communautés privilégiées qui ont sensiblement modifié le style et le contenu verbal de leur culte en remontant à la tradition liturgique de l'Église indivise.
Dans l'Église luthérienne de Suède, la liturgie, dont les principes de restauration ont été établis en 1571 par Leurentius Petri (premier effort en Europe d'une remontée authentique aux sources patristiques), y est vécue à nouveau avec intensité après des siècles d'oubli.
Le travail d'études liturgiques a toujours été soutenu dans l'Église anglicane. La révision du Prayer Book par Walter Frere (1927) essaye de donner à cette Église une eucharistie «idéale» en la ramenant à celle de la liturgie syrienne du IVe siècle.
Beaucoup plus profonds et réussis sont les efforts de l'Église unie des Indes ainsi que ceux de l'Église luthérienne d'Amérique (textes du Dr Luther Reed - 1958).
Enfin, dans le monde calviniste les efforts entamés entre les deux guerres par un groupe de pasteurs de Lausanne réunis autour du pasteur Paquier ont leur dernier aboutissement dans la liturgie plus que réussie de la Communauté de Taizé.
Nous reviendrons par la suite plus en détail sur tous ces mouvements pas assez connus en dehors du monde protestant, et cependant fort instructifs. Ce sont en effet plus que des recherches livresques : ce sont des expériences vécues.
Dans ces divers mouvements on peut remarquer une sacralisation progressive des rites : emploi des ornements, introduction de la cantillation et des chants des psaumes à la place des cantiques, rétablissement des offices diurnes, célébration plus fréquente de l'office de la Sainte Cène (celle-ci étant de plus en plus vécue non simplement comme une commémoraison mais comme un sacrement complet comportant communion, mémorial, sacrifice et action de grâces), etc.
Nous pouvons résumer nos observations en constatant qu'actuellement l'Église orthodoxe possède virtuellement une liturgie constituée, répondant assez exactement, malgré les déformations historiques, à la liturgie traditionnelle de l'Église indivise et que, dans ses usages, beaucoup d'éléments de cette virtualité restent effectivement vivants. Toutefois, sauf exception, on y observe un certain immobilisme et une certaine paresse à mettre en valeur les richesses particulières qui lui sont confiées.
La situation de l'Église romaine est très différente : la liturgie, telle qu'elle y était célébrée jusqu'au concile Vatican II surtout sous sa forme paroissiale, est très loin des exigences d'une liturgie traditionnelle telle que la veut maintenant la Constitution de ce Concile. Elle offre peu d'éléments vécus sur lesquels il soit possible de construire d'emblée une nouvelle tradition. Cet effort est néanmoins entrepris, mais parfois avec une imprudente témérité.
C'est dans l'Église protestante que le plus grand progrès liturgique a été accompli, si l'on compare l'état de son culte avec celui qui était en usage avant le XXe siècle.
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28 Novembre 2008 à 14:57 dans
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