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Paroisse orthodoxe St Léonard

Retrouver la source oubliée

RETROUVER LA SOURCE OUBLIÉE

 

Maxime KOVALEVSKY

 

Paroles sur la liturgie d’un homme qui chante Dieu

 

Éditions « Présence Orthodoxe »

Maxime Kovalevsky, né en 1903 à Saint-Pétersbourg, mathématicien et actuaire, musicologue et compositeur, liturgiste, maître de chapelle, professeur d'Histoire de la liturgie, des liturgies comparées et d'art sacré à l'Institut orthodoxe de théologie Saint-Denys de Paris, dont il a été le doyen.

 

On connaît l'histoire du jeune liturgiste que l'on pressait de publier ses recherches et qui se récusait. Un vieux maître lui dit alors : «La liturgie ne se fait pas dans les livres mais elle ne se fait jamais sans des livres.»

Cet apophtegme pourrait bien résumer la vie et l'oeuvre de Maxime Kovalevsky, ou, plus exactement, les harmoniques de sa vocation.

Musicien... mais aussi musicologue ! Maître de choeur... mais aussi compositeur ! Liturge... mais aussi serviteur de l'action liturgique !

Ce livre témoigne d'une réussite rare : celle où la contemplation féconde l'action qui se fait humblement et joyeusement servante de la contemplation de ses frères.

Ce livre apporte une réflexion de première main sur tous les dossiers qui constituent «le problème liturgique». Nourri par l'étude priante, charpenté par l'expérience, affiné par le service de la Divine Liturgie, Maxime Kovalevsky partage sa réflexion lucide, sereine et ferme.

A qui ouvrira ce livre, il sera donné d'entrer en communion avec la ferveur de Maxime Kovalevsky. I1 se peut que tel ou tel lecteur ne partage pas toutes ses analyses : la liturgie, si elle est école d'unité, n'est pas le ghetto du nivelage. En tous cas, une chose est certaine : le lecteur de cet ouvrage en sortira ennobli et enrichi par le témoignage d'un homme qui garde une étonnante fougue juvénile dans sa volonté de faire prier, célébrer, réfléchir.

Maxime Kovalevsky ? Un homme qui, selon le bon mot de saint Augustin, «n'empêche pas la musique».

 

PRÉFACE

Voici un recueil d'articles, conférences, réflexions, publiés depuis une vingtaine d'années par Maxime Kovalevsky, et reliés entre eux par des textes contemporains. L'ensemble porte, à travers la liturgie, et plus spécialement la musique sacrée, sur l'espérance d'union qui anime aujourd'hui tous les chrétiens. On pourrait s'étonner au premier abord de la forme de ce recueil et l'on pourrait avec plus de recul adopter des positions différentes de celles de l'auteur sur tel ou tel point essentiel, ecclésiologique en particulier (tel est d'ailleurs mon cas). Mais la forme et le fond requerront, il me semble, à y bien regarder, la sympathie de tous et, dans une large mesure, l'adhésion d'un grand nombre, dont je suis. La forme est celle, en effet, d'une pensée vivante. Non pas seulement - et ce serait déjà beaucoup - parce qu'elle secrète de page en page sa propre évolution au sein d'une constante fidélité à soi-même, gage authentique du dynamisme vital, mais aussi parce qu'elle est la pensée d'un homme vivant, qu'elle est vraiment présence personnelle et à elle seule musique : et telle est la vraie pensée, non abstraite, mais charnelle, «cordiale». En tout, cherchez l'homme : voici un homme. On peut dire, à lire ces pages, qu'on reconnaît l'ami qui les a écrites. Et je crois que, sans le connaître, à les lire on le découvrira. Exigeant en ce qu'il déclare authentique service de Dieu et sa juste louange, mais en tout fraternel, ouvert à tout effort des chrétiens de toutes confessions vers ce qu'il tient pour la source liturgique indivise, et vers le dynamisme vital et novateur qu'il discerne en toute tradition vécue dans sa vérité, c'est-à-dire dans sa fécondité.

Sur le fond, je ne saurais parler en technicien - que je ne suis pas - de la musique en général, de la musique liturgique en particulier. Si limité et partiel soit donc mon jugement, je crois pressentir que Maxime Kovalevsky ouvre des perspectives qu'il serait très utile d'explorer. Je pense en particulier à l'Eglise catholique à laquelle j'appartiens, qu'il appelle Église romaine - ce que certes elle est aussi! Tout à fait précieux et, si l'on se réfère aux dates de quelques articles et conférences, d'une rare clairvoyance sont les propos qui relèvent à quel point certaines dispositions du dernier Concile, pour nouvelles qu'elles aient paru, s'enracinent au contraire dans la plus ancienne et la plus vivante tradition de l'Eglise indivise (l'utilisation des langues vernaculaires, par exemple, l'importance de la Parole, la participation du peuple). D'un grand intérêt sont aussi les craintes qui très tôt se font jour chez l'auteur, puis sa constatation attristée des conditions souvent déficientes de leur application. Mais, si proche que je me sente de son regret, et pensant avec lui que bien des erreurs étaient évitables, je crois que les causes du balbutiement de l'actuelle liturgie catholique sont inséparables de la crise de notre culture, et qu'en sa pauvreté, en son apparente aridité - que je crois au contraire la fécondité du grain enfoui en terre - ce balbutiement prépare un nouvel et splendide
Benedictus pour notre temps.

Réconfortante est d'ailleurs à cet égard la persévérance de Maxime Kovalevsky à espérer, pour toutes les confessions chrétiennes, la poursuite du chemin vers l'union à travers la purification de la louange. Comment ne pas écouter, comment ne pas entendre ce rhapsode du Christ ?

Dominique PONNAU.

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage rassemble des réflexions échelonnées sur près de 20 ans, articles parus dans des revues ou des quotidiens, conférences, voire extraits de cours, tous axés autour d'un même thème : Comment louer Dieu, tous ensemble, dans «l'œuvre commune» qu'est la liturgie ? Et dans quel langage musical ? De façon simple, accessible à tous, Maxime Kovalevsky, né en 1903 à Saint-Pétersbourg, compositeur-liturgiste, professeur de liturgie comparée à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Denys à Paris[1], maître de chapelle, chef de choeur et iconographe, évoque en praticien le passé et le présent de la liturgie chrétienne et de sa musique, particulièrement en France, pour terminer par des perspectives sur l'avenir.

Son travail de recherche et ses réalisations musicales se sont poursuivis depuis plus de 50 ans, tant d'abord dans le domaine liturgico-musical slave où il a longuement exercé ses dons de compositeur et de chef de choeur, que dans l'expérience vécue d'un mouvement liturgique né en France en 1936 et dont le développement - malgré les attaques dues à la méconnaissance dont il est l'objet - se poursuit avec continuité parce qu'organiquement enraciné et vécu, l'Église catholique orthodoxe de France : catholique parce qu'universelle comme toutes les Églises chrétiennes, orthodoxe parce que confessant le même dogme que les autres Églises orthodoxes, et de France parce que ses célébrations reprennent à leur compte, après une restauration menée scientifiquement et bénie par le patriarche Serge de Moscou, tant les offices qu'une liturgie datant de l'époque de l'Église indivise, celle attestée par les lettres de saint Germain de Paris (VIe siècle).

Le but de toute la vie de Maxime Kovalevsky, son charisme peut-on dire, est la recherche assidue d'une synthèse des principes d'élaboration des chants liturgiques chrétiens traditionnels aussi bien byzantin que slave ou grégorien, principes dont l'application à la langue française a mis en évidence la similitude foncière. Il semble que, tant par ses écrits que par ses propres réalisations musicales, il ait globalement approché d'assez près le but de son étude pour que des groupes de recherche spécialisée puissent désormais se pencher sur l'analyse scientifique de la théorie qu'il a su mettre en pratique dans ses compositions liturgiques exécutées aussi bien en France qu'à l'étranger, et pour le culte aussi bien orthodoxe que protestant et catholique romain.

Chacun des articles choisis pour cet ouvrage est, en soi, un tout dont l'ensemble témoigne de l'unité d'une pensée et d'une oeuvre. Pour leur publication groupée, l'auteur les a reliés entre eux par un court texte d'articulation. Ainsi le lecteur sera-t-il aidé à comprendre l'intime compénétration des sujets traités et ne sera-t-il pas dérouté en retrouvant çà et là des idées déjà exprimées dans des contextes différents et à des dates différentes, donc sous des éclairages différents, ce qui lui donnera matière à des réflexions enrichies.

 

I – LE PROBLEME LITURGIQUE AU XXe SIECLE

Pour nous (en 1967), il est incontestable que la liturgie est un moyen privilégié de conduire le monde chrétien à maturité, et que la forme sous laquelle elle est comprise et vécue par tel ou tel groupe de croyants constitue en même temps un des signes du degré de maturité auquel ce groupe est parvenu.

Cette affirmation qui est une évidence à nos yeux, n'est cependant pas aussi claire pour un certain nombre de chrétiens et paraît même fausse à d'autres, non des moins actifs, pour qui une liturgie élaborée semble superflue de nos jours. Il s'agira donc de justifier notre point de vue. A ceux qui parlent de décadence du christianisme, nous opposerions volontiers une vue plus «historique », considérant les difficultés par lesquelles passent actuellement toutes les Eglises chrétiennes comme une «crise d'adolescence» salutaire : qu'est-ce que 2 000 ans dans l'histoire de l'humanité ?...

La seconde moitié du XXe siècle présente deux séries de caractères contradictoires, les uns exaltants, les autres particulièrement inquiétants et décevants.

Dans le plan matériel, c'est un brassage profond des peuples et des cultures, un développement des techniques de communication (radio, télévision, presse, livres de poche, tourisme, progrès des transports, etc.). De plus, les Etats traditionnels théocratiques disparaissent, et dans certaines parties du monde, apparaît une législation consacrant une tolérance religieuse réelle.

Dans le plan de l'esprit, la pensée scientifique et philosophique connaît un développement rapide, mettant en cause des théories considérées jusqu'ici comme intouchables. Notons l'apparition des sciences humaines expérimentales (psychanalyse, neuropsychiatrie, psychologie expérimentale, etc.), des tendances philosophiques qui mettent en doute la rationalité du réel, de la recherche d'un complément de connaissance dans le domaine de l'Art. Se manifestent aussi un intérêt particulier porté à la philosophie sociale et à l'étude de l'homme total, une approche scientifique du problème religieux (et en particulier liturgique) et de la pensée mythique, et, dans le domaine des disciplines religieuses, les idées d'oecuménisme et leur application, etc.

Tout cet ensemble constitue un climat propice au développement de la pensée et de la personnalité humaines. Il était inconcevable jusqu'à nos jours par exemple, qu'un homme «moyen» puisse se rendre tout naturellement en Grèce, en Palestine, en Egypte, ou encore se documenter par la lecture ou les moyens audio-visuels, à peu de frais et sans descendre au niveau d'une vulgarisation grossière, afin de s'initier à des civilisations et des doctrines étrangères. Mais, par contre, ces phénomènes de brassage des peuples et de développement technique des moyens de transport et d'information produisent un nivellement progressif des couches superficielles de culture (d'ailleurs contraignantes), rendant de plus en plus factices les «échanges culturels» : les moyens d'information modernes sollicitent trop notre attention et rendent pour ainsi dire impossible toute assimilation profonde, toute réflexion personnelle.

Le bénéfice de la disparition des Etats théocratiques est contrebalancé par l'apparition des Etats antireligieux. La mise en doute de la rationalité du réel et des théories scientifiques et philosophiques admises jusqu'ici met l'esprit en désarroi et le pousse soit à se contenter d'un empirisme élémentaire, soit à rechercher la vérité dans le domaine du subconscient, voire dans les doctrines occultes. L'approche scientifique du comportement religieux et de la pensée mythique ramène la révélation chrétienne au niveau d'une démarche supra ou infra-rationnelle mais toujours humaine, lui enlevant par là son caractère d'intervention divine sans lequel elle perd son originalité et sa force.

Le milieu dans lequel peut et doit agir actuellement la liturgie chrétienne est donc ambivalent : il est exaltant par les possibilités techniques offertes, et profondément décevant par les résultats pédagogiques obtenus et que nous espérons provisoires. L'humanité semble être plus déformée, plus sclérosée dans les préjugés nouveaux, qu'ouverte à un développement spirituel réel.

Il apparaît que le monde, tel qu'il est actuellement, a besoin d'une force éducatrice qui devrait, selon nous, être universelle, car le brassage des civilisations est un fait irréversible, mais respecter et maintenir dans cette universalité les caractères particuliers de chaque culture et de chaque être. Elle devrait maintenir la valeur formatrice et indispensable de l'intelligence rationnelle, tout en admettant que la raison seule est incapable (sans le concours de la grâce pour le croyant, et pour l'incroyant au moins celui de l'intuition artistique) de saisir la totalité du réel. Elle croirait à l'existence d'une vérité non relative, tout en admettant le caractère provisoire de toutes les formulations scientifiques et philosophiques de la vérité. Il faudrait aussi maintenir la continuité d'une tradition vivante, condition nécessaire pour une assimilation «existentielle» de ces vérités révélées, tout en respectant l'intuition prophétique conduisant l'homme à des révélations de plus en plus éclairantes. Enfin, il lui serait nécessaire de maintenir la va-leur irremplaçable et unique de la personnalité humaine, tout en considérant l'homme comme un membre d'une communauté et, par là, solidaire non seulement de toute l'humanité mais encore de tout le cosmos.

Si l'on admet que ces exigences fondamentales se trouvent réunies dans la pédagogie développée par la liturgie chrétienne prise dans son ensemble comme communication de l'humanité avec la transcendance et comme méthode éducative de son esprit, notre époque semble paradoxalement propice au développement de cette liturgie. Or les exigences que nous venons de citer ne peuvent être remplies que dans une société confessant l'ensemble des dogmes du christianisme classique : le monde non éternel, créé par Dieu-Trinité, seul éternel ; l'homme à l'image de Dieu : l'incarnation du Verbe ; l'Église-humanité-corps du Christ. Mais les représentants autorisés des trois grandes confessions chrétiennes considèrent-ils, eux, «leur» liturgie comme force éducatrice dans le sens que nous venons de préciser ? La lecture attentive que nous avons pu faire de récentes publications catholiques, orthodoxes et protestantes, et en particulier celle de la « Constitution conciliaire sur la liturgie» élaborée par Vatican II, montre que c'est bien le cas. La liturgie est considérée partout comme centre vital de l'Église, et non seulement comme source de vie sacramentelle, mais comme force éducatrice permettant d'exposer, d'assimiler et d'approfondir la théologie chrétienne pour le développement de l'homme.

Concluons provisoirement que notre monde moderne peut donc être raisonna-blement considéré comme un terrain propice au développement organique de la liturgie chrétienne, et qu'un tel développement est publiquement souhaité par les meilleurs représentants de la chrétienté. Il s'agira de démontrer qu'il est réalisable, et de préciser dans quelles conditions. C'est donc ce que nous nous appliquerons à faire dans ce chapitre où nous étudierons d'abord les milieux dans lesquels la liturgie chrétienne peut actuellement s'épanouir ou mourir, puis les matériaux traditionnels dont elle dispose, en principe, dans les divers cultes existants, et l'utilisation réelle qui en est faite à notre époque. Nous terminerons brièvement sur une confrontation critique et une tentative de «projection» vers l'avenir.

 

LES MILIEUX LITURGIQUES

Dans l'Église orthodoxe, il est indispensable d'établir une distinction entre les pays libres restés officiellement orthodoxes, les pays soumis à des régimes plus ou moins totalitaires antichrétiens de fait, et la «diaspora» orthodoxe dans le monde.

Dans les États officiellement orthodoxes, c'est-à-dire en Grèce, à Chypre, et sous certaines réserves en Syrie et au Liban, la conscience d'appartenir à l'Église orthodoxe, mêlée à une certaine fierté nationale et même raciale, est vivante tant dans le clergé que chez les laïcs. Aussi bien dans le domaine théologique que dans le domaine liturgique, le croyant se sent «à la maison» avec tout ce que cela comporte à la fois de fermeté existentielle et de laisser-aller familial. La religion y fait tout naturellement partie de la vie quotidienne. La tradition s'y confond avec l'habitude, et la nécessité de retrouver le véritable aspect de la liturgie chrétienne ne se pose pour ainsi dire pas dans ce milieu. L'état actuel y est considéré comme le seul possible.

Les États athées ou musulmans sont officiellement indifférents mais en fait hostiles au christianisme (U.R.S.S., Serbie, Bulgarie, Roumanie, Pologne, Turquie, Égypte, Afrique du Nord, etc.). En ces pays, chez ceux qui restent fidèles à l'Église orthodoxe, la conscience d'appartenir au «peuple élu» est, comme dans les pays orthodoxes restés libres, très vivante. Il s'y ajoute un sentiment apocalyptique, non exempt d'une attitude de protestation muette contre l'état actuel des choses, de constituer un monde «à part». La liturgie est le seul moyen d'expression de la vie religieuse officiellement toléré dans ces États où l'enseignement religieux hors de l'Église, ainsi que les éditions philosophiques et théologiques non liturgiques sont interdits. Elle y retrouve un de ses aspects essentiels, celui d'enseignement théologique de la Communion dans la Parole.

Toutefois, l'authenticité de la tradition transmise ne pouvant être garantie que par la continuité de cette tradition, le problème d'une restauration liturgique, voire d'une réforme, ne peut pas se poser. C'est la tradition transmise par les habitudes précédant immédiatement la période de révolution qui, dans ces conditions, peut seule être considérée comme authentique et salutaire : le style des icônes, des ornements sacerdotaux et de la musique liturgique révèle un attachement singulièrement tenace au style déformé de l'époque baroque et du XIXe siècle...

Quant à la diaspora orthodoxe, il faut entendre par là les formations ecclésiales nées d'immigrations politiques russe, grecque (Asie Mineure), serbe, roumaine, etc., dans des pays à majorité catholique et protestante, où la religion orthodoxe n'était connue jusque-là que par ouï-dire. La conscience d'appartenir à une forme d'Église particulière liée avec la culture dont on est le produit y est vivace aussi bien dans le monde ecclésiastique que laïque. Cette conscience est teintée d'un instinct de défense de son originalité, l'Église sanctifiant la culture dont on est issu, et la culture justifiant l'existence des particularités de l'Église à laquelle on appartient. Dans ce cas, la liturgie qui occupe une place d'honneur dans les milieux de la diaspora, et dont la célébration est dignement assurée dans les paroisses comme dans les monastères, reflète obligatoirement les caractères qu'elle a acquis dans son pays d'origine au cours du siècle précédant l'émigration. Son but n'est-il pas de préserver d'une façon sûre les vivants témoignages de la culture nationale, cette survivance assurant en échange la permanence de l'originalité doctrinale vécue dans une orthodoxie concrète ?

Les efforts de la diaspora (et tout particulièrement russe) dans ce domaine sont remarquables : ouverture de paroisses nombreuses, de divers instituts de théologie, de monastères d'hommes et de femmes, éditions de nombreux ouvrages de théologie et de bonne vulgarisation de la pensée et de la spiritualité orthodoxes, application (timide mais néanmoins réelle) du principe liturgique de célébration en langue vivante, etc. Par contre, la nécessité d'un retour à des formes liturgiques plus traditionnelles et universelles que celles actuellement utilisées, ne se pose pas malgré les efforts déployés lors de la fondation de l'Institut Saint-Serge (vers 1930) et poursuivies pendant les quelques années de guerre dans les paroisses appartenant alors au patriarcat de Moscou. Paradoxalement, la diaspora orthodoxe, héritière de la tradition liturgique la plus vivante dans le monde, ne prend pas de part active dans l'effort universel de renouveau liturgique...

Deux problèmes nouveaux se posent de plus en plus dans le milieu de la diaspora orthodoxe : celui des générations nées dans l'émigration de parents orthodoxes et celui des enfants nés de mariages mixtes.

Des enfants issus de parents orthodoxes immigrés et qui conservent jalousement la langue et la culture ancestrales ont, vis-à-vis du problème liturgique, la même attitude que leurs parents et la défendent même avec plus d'âpreté. D'autres enfants, issus de parents orthodoxes et qui s'assimilent au milieu ambiant, commencent naturellement à vivre le problème liturgique ainsi posé comme celui de la conservation d'un passé aimé et respecté mais révolu. Il en résulte pour eux une certaine perte d'unité intérieure qui peut être dangereuse religieusement. Dans aucun de ces deux cas l'appel contemporain général à un Renouveau liturgique ne peut trouver d'écho : la liturgie est considérée comme une force réelle mais seulement de conservation et non de renouvellement.

Encore plus profonde est la dualité intérieure chez les enfants issus de mariages mixtes. Dans le cas le plus favorable pour le problème qui nous occupe (cas qui n'est pas si fréquent), c'est-à-dire lorsque le conjoint non orthodoxe et les enfants deviennent orthodoxes, la vie religieuse et surtout liturgique devient une concession facilement acceptée, mais créant souvent dans la vie familiale un domaine «étranger» au développement organique du monde ambiant. Au lieu de représenter la réalité suprême, la religion entre alors dans le domaine du pittoresque, de la légende... La situation encore plus complexe quand aucun des conjoints ne renonce à sa confession d'origine. Une analyse sérieuse de ces situations très schématiquement exposées ici, et celle de leurs incidences sur la psychologie religieuse des jeunes générations orthodoxes est à faire...

Un difficile problème, qui semble prendre une ampleur accrue, est posé par une nouvelle catégorie d'orthodoxes : il s'agit de personnes entrées dans l'Église orthodoxe par conviction, sans y être appelées par leur naissance ou par des facteurs extérieurs à cette conviction. Ces personnes viennent de milieux très divers : monde agnostique, monde catholique et protestant (pratiquant ou non) et même juif. C'est là une des conséquences du développement de la culture et du «brassage» que nous avons évoqué précédemment, et qui constituent des faits irréversibles.

Contrairement aux milieux orthodoxes d'origine, ces groupes beaucoup plus nombreux qu'on ne croit et en constant accroissement, sont particulièrement attirés par le caractère vivant et rénovateur d'une liturgie bien comprise, la considérant comme centre de la vie religieuse et comme force transformatrice. Il paraît impossible, dans ces cas-là, de proposer à ces nouveaux orthodoxes des formes liturgiques fondées sur une habitude qui leur est complètement étrangère, en les obligeant par surcroît à rompre avec des habitudes ataviques qui, souvent, sont loin d'être inacceptables pour la conscience orthodoxe.

L'Église orthodoxe, qui trouve dans ce milieu «ouvert » un terrain particulièrement propice à la restauration d'une liturgie authentique, se doit, par honnêteté tant spirituelle que scientifique, de veiller à ne pas attirer dans son sein des éléments plus friands d'ambiance «exotique» et de particularités folkloriques, que de vraie tradition liturgique. C'est ce que tente l'expérience vécue dans l'Église catholique orthodoxe de France. Sauf dans les communautés qui témoignent d'un tel scrupule, l'Église orthodoxe, qui possède le trésor d'une liturgie à potentialité inépuisable, ne se préoccupe pas d'en trouver le vrai visage pour le révéler au monde qui «cherche» avidement et pourrait y trouver des éléments équilibrants et régénérateurs.

Dans l'Église romaine, comme nous l'avons fait pour l'Église orthodoxe, nous pourrions distinguer diverses situations suivant les climats politiques : pays à majorité chrétienne sans majorité catholique, pays indifférents ou athées, pays totalitaires hostiles au christianisme. Toutefois ces distinctions, bien qu'intéressantes à préciser, sont infiniment moins importantes que celles que nous devons faire entre l'attitude de l'Église romaine par rapport à la liturgie, avant et après le concile Vatican II.

Nous ne saurions assez insister sur l'ampleur de la révolution réalisée par l'Église romaine dans ce domaine. Rien que l'introduction de la langue du pays comme langue autorisée dans la liturgie abolit d'un seul trait une habitude plus que millénaire.

Au point de vue orthodoxe, cette révolution constitue un retour courageux à la tradition essentielle, à laquelle, pour sa part, l'Église orthodoxe est toujours restée fidèle. Toutefois, il faut souligner que, de ce fait, l'emploi de la langue du peuple ne devient pas obligatoire comme c'est le cas dans l'orthodoxie. L'article 36 § 1 de la nouvelle «Constitution sur la liturgie» précise : «L'usage de la langue latine, sauf droits particuliers, sera conservé dans le rite latin.» Il est significatif que dans le préambule à la constitution, ainsi que dans le texte lui-même, le terme de «restauration de la tradition» soit employé à mainte reprise. Il s'agit bien d'une volonté de revenir aux sources communes d'une tradition vivante dans laquelle le rite latin, jusqu'ici dominant dans l'Église romaine, n'est plus considéré que comme une certaine forme de déve­loppement historique de la tradition.

L'article 4 du préambule de la Constitution dit : «Enfin, obéissant fidèlement à la tradition, le Concile déclare que la Sainte Mère l'Église considère comme égaux en droit et en dignité tous les rites légitimement reconnus et qu'elle veut, à l'avenir, les conserver et les favoriser en toutes manières» et il souhaite que : « là où il en est besoin, on les révise entièrement, avec prudence, dans l'esprit d'une saine tradition et qu'on leur rende une nouvelle vitalité en accord avec les circonstances et les nécessités d'aujourd'hui.»

Décisives et toutes nouvelles pour la psychologie catholique sont les formulations du Concile au sujet de la liturgie comme communion non seulement au Corps et au Sang du Christ, mais également à la Parole divine. Ces formulations mettent l'accent sur la participation active et consciente des fidèles qui était peu marquée dans la forme du culte romain avant le Concile.

Citons l'article 24 de la Constitution : «Dans la célébration de la liturgie, la Sainte Écriture a une importance extrême (...) Aussi, pour procurer la restauration, le progrès et l'adaptation de la liturgie, il faut promouvoir ce goût savoureux et vivant de la Sainte Écriture dont témoigne la vénérable tradition des rites aussi bien orientaux qu'occidentaux.» Et l'article 48 : «Aussi l'Église se soucie-t-elle d'obtenir que les fidèles n'assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l'action sacrée, soient formés par la parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu...»

Ensuite la théologie même du sacrifice eucharistique et de la communion est singulièrement approfondie, l'accent étant mis sur la participation entière à la totalité de l'office et non sur un instant ou une parole isolés.

Enfin, le Concile se penche sur le problème des simplifications nécessaires des rites et sur le rétablissement de certains usages traditionnels tombés en désuétude, comme le précise l'article 50 de la Constitution : « ... Aussi, en gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera : on omettra ceux qui, au cours des âges, ont été redoublés ou ajoutés sans grande utilité ; on rétablira, selon l'ancienne norme des Saints Pères, certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire.»

On s'aperçoit que la forme de liturgie vespérale préconisée par le Concile s'approche de plus en plus de la liturgie traditionnelle de l'Église indivise dont les liturgies orientales, à condition qu'elles soient exécutées dans l'esprit vraiment «traditionnel» non déformé par les habitudes, peuvent représenter un témoignage vivant.

Malheureusement les grandes décisions du Concile tombent sur un terrain insuffisamment préparé. En effet, les efforts du Renouveau liturgique dans le domaine du rite latin, entrepris par les bénédictins belges, allemands et français depuis la fin du siècle dernier, n'ont pas eu le temps d'entrer dans les moeurs : en pratique l'Église romaine est obligée de partir d'un ensemble d'habitudes correspondant à un état antérieur à ces efforts, état encore très marqué par des siècles de décadence liturgique.

On peut observer une certaine analogie dans cette situation de fait entre l'Église romaine et la diaspora orthodoxe : pas plus que l'Église romaine, l'Église orthodoxe n'a eu le temps de voir les efforts de Renouveau (né en Russie et brutalement arrêté en 1917) s'enraciner et porter fruits. Comme l'Église romaine, pour assurer la continuité des usages, elle est contrainte, bien que dans une moindre mesure, de se servir d'éléments que le trop bref élan de renouveau n'a pas eu le temps d'assainir.

C'est dans le monde protestant que les recherches liturgiques des vingt dernières années ont eu la plus grande influence pratique. Nombreuses sont les communautés privilégiées qui ont sensiblement modifié le style et le contenu verbal de leur culte en remontant à la tradition liturgique de l'Église indivise.

Dans l'Église luthérienne de Suède, la liturgie, dont les principes de restauration ont été établis en 1571 par Leurentius Petri (premier effort en Europe d'une remontée authentique aux sources patristiques), y est vécue à nouveau avec intensité après des siècles d'oubli.

Le travail d'études liturgiques a toujours été soutenu dans l'Église anglicane. La révision du Prayer Book par Walter Frere (1927) essaye de donner à cette Église une eucharistie «idéale» en la ramenant à celle de la liturgie syrienne du IVe siècle.

Beaucoup plus profonds et réussis sont les efforts de l'Église unie des Indes ainsi que ceux de l'Église luthérienne d'Amérique (textes du Dr Luther Reed - 1958).

Enfin, dans le monde calviniste les efforts entamés entre les deux guerres par un groupe de pasteurs de Lausanne réunis autour du pasteur Paquier ont leur dernier aboutissement dans la liturgie plus que réussie de la Communauté de Taizé.

Nous reviendrons par la suite plus en détail sur tous ces mouvements pas assez connus en dehors du monde protestant, et cependant fort instructifs. Ce sont en effet plus que des recherches livresques : ce sont des expériences vécues.

Dans ces divers mouvements on peut remarquer une sacralisation progressive des rites : emploi des ornements, introduction de la cantillation et des chants des psaumes à la place des cantiques, rétablissement des offices diurnes, célébration plus fréquente de l'office de la Sainte Cène (celle-ci étant de plus en plus vécue non simplement comme une commémoraison mais comme un sacrement complet comportant com­munion, mémorial, sacrifice et action de grâces), etc.

Nous pouvons résumer nos observations en constatant qu'actuellement l'Église orthodoxe possède virtuellement une liturgie constituée, répondant assez exactement, malgré les déformations historiques, à la liturgie traditionnelle de l'Église indivise et que, dans ses usages, beaucoup d'éléments de cette virtualité restent effectivement vivants. Toutefois, sauf exception, on y observe un certain immobilisme et une certaine pa­resse à mettre en valeur les richesses particulières qui lui sont confiées.

La situation de l'Église romaine est très différente : la liturgie, telle qu'elle y était célébrée jusqu'au concile Vatican II surtout sous sa forme paroissiale, est très loin des exigences d'une liturgie traditionnelle telle que la veut maintenant la Constitution de ce Concile. Elle offre peu d'éléments vécus sur lesquels il soit possible de construire d'emblée une nouvelle tradition. Cet effort est néanmoins entrepris, mais parfois avec une imprudente témérité.

C'est dans l'Église protestante que le plus grand progrès liturgique a été accompli, si l'on compare l'état de son culte avec celui qui était en usage avant le XXe siècle.


Retrouver la source oubliée (2)

 

LES «MATÉRIAUX LITURGIQUES» DE L'ÉGLISE ORTHODOXE

LEUR UTILISATION AUJOURD'HUI

Nous venons de dire que l'Église orthodoxe possède virtuellement une liturgie très riche, dont beaucoup d'éléments réellement vécus prouvent sa fidélité à l'Église indivise. Mais il s'agit de préciser quels sont ces éléments : Doctrine inaltérée de la communion (épiclèse et communion des fidèles sous les deux espèces). - Richesse incomparable des textes contenus dans les offices de l'année liturgique. - Manière de présenter ces textes sous forme sacralisée pour une certaine musique traditionnelle. - Cantilène servant à la lecture des Psaumes, des litanies et des prières, et formule des «8 tons» permettant d'exécuter l'ensemble des textes variables sans trop de difficultés et éventuellement avec la participation des fidèles, ce qui leur permet de goûter, de comprendre et d'assimiler le contenu éducatif de ces textes. Nous reviendrons dans une étude spéciale sur la vitalité du principe formulaire contenu et même développé dans les 8 tons de l'Eglise russe). - Conservation du principe de célébration en langue du pays.

Mais voyons impartialement de plus près dans quelle mesure ces richesses sont actuellement exploitées.

Bien que, théoriquement, l'unité de l'Eglise orthodoxe en ce qui concerne le sacrement central de la vie chrétienne qui est l'Eucharistie, et le sacrement de pénitence qui est la confession devant un prêtre suivie d'absolution, soit suffisamment élucidée dans les travaux des liturgistes actuels (Afanassieff, etc.), certaines survivances des siècles de décadence subsistent dans la pratique. Ils ne sont pas rares, les membres du clergé qui refusent encore à l'Eucharistie son caractère de « nourriture» spirituelle indispensable à la croissance intérieure, donc suffisamment fréquente. Ils y voient plutôt un but, une «récompense» à un effort préalable qui, plus moral que sacramentel, semble pouvoir être réalisé sans l'aide de l'Eucharistie. De là proviennent d'une part une certaine réserve vis-à-vis de la communion fréquente, et d'autre part la «réduction» (relativement récente) du sacrement de pénitence au seul niveau d'une préparation à la communion, alors qu'il possède sa valeur propre.

Les prières dans lesquelles le prêtre s'adresse à Dieu au nom du peuple, et destinées à élever les coeurs vers la contemplation des choses divines, sont pour la plus grande part lues à voix basse alors qu'elles sont faites pour être proclamées : elles sont donc perdues pour l'assistance et n'atteignent pas leur but. (Ce n'est que depuis peu qu'en Syrie et au Liban les prières du Canon eucharistique sont récitées à voix haute.)

Par contre les litanies qui, en fait, ne sont que des moments de repos dans l'action liturgique, sont toujours lues à voix haute et en entier et souvent même répétées plusieurs fois au cours de l'office, bien que leur niveau théologique soit moins élevé et moins nourrissant que celui des prières lues à voix basse. La structure des offices si admirablement proportionnée par les Pères se trouve donc altérée. Pour illustrer ce fait, il suffit de remarquer que dans la liturgie selon saint Jean Chrysostome, le simple fidèle n'entend actuellement presque pas une seule parole pouvant être attribuée à ce Père...

Dans un grand nombre de cas et surtout dans l'émigration russe, les prêtres et les diacres connaissent mal la cantilène traditionnelle et utilisent pour dire le texte sacré soit le parler ordinaire, soit une psalmodie monotone et souvent inexpressive. Cette psalmodie perd dans ce cas sa force sacralisante et devient plutôt une gêne pour la compréhension du sens profond des textes.

En ce qui concerne les textes variables, ceux-ci ne peuvent être exécutés et compris dignement si les chantres et l'assistance ne connaissent pas les mélodies formulaires traditionnellement créées pour cette exécution. Le plus souvent ils sont lus par un lecteur, ce qui diminue leur portée expressive, et même assez souvent omis.

Le principe de célébrer dans la langue du pays ne commence à être appliqué dans l'émigration que depuis peu, ce qui s'explique par le développement même de la diaspora avec ses caractéristiques psychologiques évoquées plus haut. Dans les cas où ce principe est appliqué, les défauts signalés concernant la négligence vis-à-vis des textes sacrés sont rarement corrigés : l'occasion de restaurer une célébration plus traditionnelle providentiellement offerte par le changement forcé de la langue n'est, pour ainsi dire, pas saisie.

Ces diverses questions se posent de façon très différente dans les formations ecclésiales composées pour leur majorité - comme c'est le cas dans l'Église catholique orthodoxe de France - de membres venus à l'Orthodoxie par conviction intérieure, sans aucun bagage atavique les liant subconsciemment à des usages de routine, pris souvent à tort pour des «normes traditionnelles».

La situation tout à fait nouvelle de cette formation ecclésiale permet à cette dernière (et même l'y contraint) de faire un effort dans la recherche d'une tradition authentique dépouillée d'habitudes secondaires. (Nous savons combien ces habitudes sont difficiles à surmonter dans les milieux où les formes extérieures de la religion étaient et restent encore liées aux formes de la vie quotidienne, comme en Grèce orthodoxe, en Espagne catholique ou en Suisse protestante.)

Cette situation est favorisée par le progrès considérable réalisé depuis 20 ans dans le domaine de l'histoire de la liturgie, mettant à jour de façon objective d'un côté le fond intouchable commun à toute liturgie chrétienne, et de l'autre les alluvions déposées par le temps. La coexistence et la collaboration, dans cette nouvelle formation qu'est l'Eglise catholique orthodoxe de France, de personnes appartenant d'une part à une tradition orthodoxe orientale authentique, et, d'autre part, de personnes venant de milieux romains et protestants conscients et pratiquants, permettent de dégager tout naturellement, presque spontanément, ce qui appartient à ce fond commun, vraie tradition de l'Eglise, restée vivante sous la couche d'alluvions qui, une fois la tradition restaurée, sont emportés par le courant de la vie. Le Renouveau désiré par les mouvements protestants tels que Taizé, et préconisé par le concile Vatican II, se trouve y être en grande partie réalisé.

La liturgie de la Parole y trouve sa vraie place. Toutes les prières «publiques» et toutes les lectures des Écritures saintes et des Pères de l'Eglise y sont proclamées en langue du pays, à voix haute et soutenues par des cantilènes traditionnelles. Les litanies réduites à leur minimum nécessaire reprennent leur forme initiale de dialogue entre l'assistance et le diacre dont le rôle de trait d'union entre la paroisse et son prêtre est remis en pleine lumière. Les chants variables exprimant le sens théologique de l'année liturgique reprennent leur importance. Les richesses incomparables de la liturgie byzantine et des anciens textes de la liturgie des Gaules y trouvent leur place légitime : ces chants sans soutien instrumental sont réalisés en partant de «cellules musicales» appartenant au trésor des traditions grégorienne et byzantine. (Il ne s'agit là ni de transcription en langue moderne de mélodies entières existantes, ni de compositions entièrement libres. C'est l'application à une langue moderne du principe de composition commun à toutes les musiques liturgiques, principe de base qui jadis donna naissance aux chants byzantin, grégorien et slave par sacralisations respectives du grec, du latin patristique et du slavon). Tous les chants destinés à l'assemblée, tels que les acclamations «Amen», «Et avec ton esprit », «Kyrie eleison» ainsi que le dialogue avec le célébrant avant le Canon eucharistique, sont effectivement exécutés ensemble par l'assistance et le choeur, ce qui n'a plus été observé ces derniers temps dans les Eglises grecques et slaves. La communion est fréquente : il n'y a pas de messe, même en semaine, où la majeure partie des fidèles ne s'approche de la Sainte Table.

Nous ne faisons qu'effleurer au passage ici quelques-uns des points sur lequel s'est porté l'effort de restauration de la liturgie dans l'Eglise catholique orthodoxe de France. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'expérience qui y est vécue depuis environ 30 ans montre qu'il ne s'agit pas d'une restauration archéologique mais plutôt de la résurgence d'une tradition latente de l'Eglise indivise qui, à partir des premiers évêques de la Gaule et à travers certains courants liturgiques (monastiques et autres), a été providentiellement fécondée par la rencontre avec la tradition orthodoxe.

Contrairement aussi à ce que la nouveauté «révolutionnaire» de cette expérience pourrait laisser supposer, il ne s'agit aucunement d'un désir de singularité, bien au contraire, on se trouve devant la recherche directe d'une coopération entre les couches profondes de l'esprit liturgique occidental et les éléments vivificateurs que lui apporte l'esprit de l'orthodoxie orientale dans lequel certains traits et précisément ceux qui manquent à l'esprit occidental - restent encore fortement affirmés. Il suffit de citer en plus des richesses déjà indiquées, l'importance de la «joie pascale» et celle accordée aux grandes fêtes théologiques tombées en complète désuétude en Occident, telles que la Théophanie et la Transfiguration.

Pratiquement il s'agit d'insuffler à nouveau aux structures liturgiques nées sur le sol français et pouvant actuellement être parfaitement rétablies scientifiquement, la richesse des textes du rite byzantin et de certains textes gallicans retrouvés, tombés dans l'oubli au cours des trois derniers siècles. C'est là une démarche indispensable et naturelle pour une Église autochtone. (Ces vestiges restent beaucoup plus nombreux qu'on ne croit dans les usages des diocèses de l'Église catholique romaine en France ; par exemple le texte de l'admirable office de la Transfiguration de Pierre le Vénérable - XIIe siècle - que l'on n'utilise plus aujourd'hui.)

Dans l'Église romaine, comme nous l'avons dit dans le précédent chapitre, les décisions de Vatican II concernant la restauration des liturgies traditionnelles sont tombées sur un sol mal préparé. Il en résulte actuellement un désarroi chez les personnes chargées d'appliquer pratiquement les réformes décidées.

Le clergé et même une partie de l'épiscopat, souvent peu versé - il faut le déplorer - dans le domaine de l'histoire de la liturgie et des principes de son établissement et de son développement (c'est en effet une discipline qui n'est systématiquement enseignée que depuis une vingtaine d'années...), interprètent le plus souvent les décisions du Concile dans un sens partiel et parfois même opposé à l'esprit de ces décisions. Presque aucune attention n'est accordée, dans la pratique, aux textes qui affirment que la liturgie doit être une expérience anticipée de la vie éternelle, que les modifications des rites ne peuvent se faire que par une évolution harmonieuse à partir des traditions existantes, que les actes (même les moindres) de l'action liturgique doivent être de plus en plus sacralisés.

Par contre on se lance avec avidité dans la simplification des rites, la suppression des titres, la possibilité de suppression de la langue et de la musique traditionnelles, la suppression - sous prétexte de simplification et de dénuement - de tout langage théologique aussi bien dans les homélies que dans les prières, et ainsi de suite... On observe une volonté de désacralisation des gestes et du langage. La traduction des textes liturgiques en fournit un témoignage probant : celle-ci n'est pas faite avec le souci de maintenir le sens profond et primordial des textes en adaptant s'il le faut - la langue française à un langage nouveau pour elle, mais plutôt dans l'esprit d'accommoder les textes sacrés à l'état actuel et limité de la langue française.

Il en est de même pour la musique. Peu d'efforts sont faits pour adapter la technique de la musique moderne - offrant cependant tellement de possibilités - aux exigences «strictes» de l'esprit liturgique ainsi que pour aménager une transition organique entre cette nouvelle musique liturgique et la tradition grégorienne (seule musique valable pour le rite latin). Bien au contraire, il semble qu'on adapte les chants liturgiques pour les faire cadrer avec les exigences d'une musique soi-disant moderne et «toute faite », cette musique dite moderne appartenant dans la plupart des cas à une époque déjà révolue. Même dans les efforts louables tels que ceux du père Deiss et du père Gélineau, on ne sent pas le courage de rompre avec la tradition de la musique du siècle passé pour aborder librement le problème de la transition directe de la musique grégorienne vers la musique liturgique en langue française. La tradition «audible» est, de ce fait, rompue, et le souhait du Concile qui veut une évolution organique n'est pas exaucé.

Dans le domaine de l'architecture - bien qu'à un degré moindre - on observe un phénomène analogue : au lieu d'utiliser les possibilités presque illimitées de la technique moderne dans la construction de monuments parfaitement adaptés aux exigences du culte chrétien, on impose souvent à ces monuments, et ainsi indirectement à la réalisation du culte, des formes dictées par le matériel employé ou par des références à d'autres constructions publiques telles qu'usines, théâtres, music-halls et même cirques.

Dans leur ensemble les applications de la réforme ne réalisent encore que très peu le souhait du Concile exprimé dans l'article 8 de la Constitution : « Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs ». On a presque l'impression qu'au lieu de chercher à libérer l'homme des contingences matérielles en créant un dépaysement certain au cours du culte, on cherche à y introduire les éléments même du «monde» dont on devrait le libérer.

Une autre remarque est à faire : contrairement à l'esprit de la Constitution liturgique qui préconise un rapprochement et une collaboration avec les Églises de rite oriental, les applications de la réforme vont dans le sens d'une collaboration étroite et, à mon avis, pas assez réfléchie avec le monde protestant : sous prétexte d'agir sans incommoder les frères protestants, on en arrive à des formes de culte exagérant la simplification adoptée par l'Église protestante à sa naissance... Ce fait est paradoxal car précisément le monde protestant évolue dans un sens opposé, allant vers un embellissement, un enrichissement et une sacralisation plus profonds de son culte.

C'est le monde protestant qui semble être le plus avancé sur le chemin d'une restauration de la vie liturgique. Il faut faire là une distinction entre la partie luthérienne et anglicane d'une part, et la partie calviniste d'autre part. La première possédait et possède toujours un culte développé et riche en textes et cérémonies. Il en est de même dans l'Église épiscopale de Suède. Ces formations, en général officielles et organisées, sont peu touchées parle désir d'une réforme liturgique.

Par contre, dans le monde calviniste français et suisse, et dans une fraction de l'Église de Suède, un renouveau conscient et spirituellement sain est observé. Il suffit de citer la règle des offices de la communauté monastique de Taizé et de communautés féminines de diaconesses en France et en Suisse (entre autres). Je me bornerai à citer un texte sur l'Eucharistie tiré d'une brochure éditée par un de ces groupes, concernant la Sainte Cène : «Nous avons dans la Cène, comme dans le baptême, une proximité du Dieu trois fois Saint (...). La source de toute louange est là. L'Eucharistie ouvre sur l'éternité :

- elle est commémoraison du sacrifice définitif par lequel tout est accompli;

- elle est don de Celui qui a promis d'être avec l'Eglise jusqu'à la fin du monde;

- elle est préfiguration du banquet messianique «jusqu'à ce qu'Il vienne ».

«Tout cela dans la communion du Seigneur ressuscité qui était, qui est, qui vient. Dans ce moment d'éternité, le salut est actualisé; la tristesse, bannie des cœurs, n'y laisse place que pour la louange. L'âme contemple les bienfaits de Dieu, dans une Eucharistie - action de grâce - qui se voudrait sans fin.»

Si on ajoute que ces communautés ont repris les exercices d'oraison en récitant les offices diurnes avec chants de psaumes et lectures des leçons, on voit l'étape parcourue par le monde protestant sur le chemin allant vers un culte vivant commun à toute l'Eglise chrétienne. Un exemple d'un tel office a été donné en 1966 à Paris : sa tenue pourrait servir de leçon aussi bien aux orthodoxes qu'aux catholiques...

Néanmoins, ces mouvements eux-mêmes n'échappent pas aux difficultés qui se présentent actuellement aussi bien dans l'Eglise orthodoxe que dans l'Eglise romaine : en effet, leur culte ne peut être rétabli qu'à partir d'éléments trouvés dans les cultes existants. Or ces liturgies sont elles-mêmes en cours de restauration et certains de leurs éléments restent entachés par les déformations des siècles de décadence. Ainsi l'habitude de lire les oraisons et les leçons en émission «parlée », et les litanies en cantilène, donne un caractère disparate à l'office qu'elle empêche d'atteindre sa pleine unité. De même, certaines formes musicales employées peuvent paraître étrangères au style monastique de ces offices.

En manière de conclusion, nous dirons que, vue d'une façon superficielle, l'Eglise orthodoxe présente pour l'instant peu de signes d'un vrai renouveau liturgique. De même les efforts du concile Vatican II semblent se solder en France, pour l'instant, par un échec. Mais ce n'est là qu'une étape transitoire pour l'Eglise universelle. Un grand pas est fait, au moins dans le domaine théorique : l'ensemble des chercheurs croyants est d'accord sur la nécessité de la restauration d'une liturgie authentique dont les caractères essentiels sont maintenant élucidés de façon incontestée pour les trois confessions. Et cette vision, que l'on pourrait croire abstraite, possède une réelle vitalité : ne porte-t-elle pas déjà des fruits visibles dans certaines jeunes communautés que ne ligotent pas des complexes de routine ?

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L'article qui précède date de 1967. Aujourd'hui, en 1984, que pourrais-je y ajouter? Nous sommes dans l'attente, surtout en ce qui concerne l'Eglise de Rome. Bien que constatant déjà que «malheureusement les grandes décisions du Concile tombent sur un terrain insuffisamment préparé», je me faisais alors une idée différente de la direction prise depuis. La ligne préconisée par le Concile, retrouver la vraie Tradition, semble avoir été généralement lâchée. Les solutions nouvelles que l'on s'efforce d'y trouver sont trop souvent sans continuité avec la Tradition et même avec les habitudes quand il y a sclérose des habitudes, ces habitudes auxquelles on voit souvent les Eglises orthodoxes viscéralement attachées.

Le «fil rouge» qui fait le lien interne entre les textes qui suivent, la pensée que le lecteur rencontrera dans sa continuité est confirmée par saint Isaac le Syrien qui écrivait en toutes lettres : «Craignez les habitudes plus que vos ennemis.» Il y a là une idée simple qui oppose «tradition» et «habitude» que l'on confond le plus souvent. L'habitude, c'est le moindre effort, c'est une attitude statique et passive. La Tradition, par contre, exige un effort incessant de recherche pour se conformer progressivement à un idéal : c'est une attitude vivante, dynamique. Dès que cette recherche s'arrête, la tradition devient habitude et l'habitude en ce domaine, c'est la mort. Il y a toutefois certaines habitudes qui sont bonnes : celles qui facilitent la vie quotidienne en la libérant de l'effort dans le domaine pratique et empirique, et qui est rassurante. Mais dès que la routine s'introduit non seulement dans le domaine spirituel mais dans celui de l'art et de toute connaissance, elle devient contrainte. Dans notre musique, notre architecture, nos sciences par exemple, la routine est un frein.

Les lignes qui suivent, écrites en 1968, peu après l'article précédent, témoignent d'une vision optimiste de l'avenir... L'intervention providentielle de l'Orthodoxie en Occident pourra-t-elle, à plus ou moins longue échéance, aider à la réussite de ce «retour aux sources» souhaité par tous, mais qui semble faire peur dès qu'il sort de la théorie pour chercher son application ?


Retrouver la source oubliée (3)

2 - LE DIALOGUE OECUMENIQUE

LE « TROISIEME INTERLOCUTEUR »

L'implantation organique de l'Orthodoxie en Occident, et en France en particulier, et ses rapports avec les autres confessions chrétiennes, posent un problème encore difficile à résoudre, mais qu'aucune conscience chrétienne ne peut éluder aujourd'hui, en 1968, si elle est engagée dans l'oecuménisme en marche. Avant de l'aborder de front, il s'agit de s'entendre sur la définition du «troisième interlocuteur» valable dans la conversation oecuménique, de savoir exactement qui est ce partenaire orthodoxe, c'est-à-dire ce qu'on entend au juste quand il est question de la «religion orthodoxe».

Pour les uns en effet, l'Orthodoxie est une entité sacramentelle et canonique organiquement liée à un ensemble particulier d'usages et de modes de pensée révélé à l'Occident par les Églises dites «orientales ». Pour les autres, si également elle représente une entité sacramentelle, elle est toutefois considérée comme indépendante d'une ethnie et d'une culture définies : ce qui lui est particulier, c'est sa vision propre des rapports de l'humanité avec Dieu.

Il paraît incontestable qu'avant d'envisager sérieusement l'union entre chrétiens, il faille - sous peine d'un malentendu profond qui hypothèquerait gravement l'avenir de l'humanité même - trouver la réponse préalable à cette question ainsi qu'à la suivante non moins essentielle : l'unité devra-t-elle être réalisée entre trois « confessions», c'est-à-dire entre trois entités juridiques, ou entre trois groupes d'individus conscients des «convictions» profondes qui les lient, c'est-à-dire unis par une certaine manière d'aborder les grands problèmes que posent le Salut, l'Église, les Sacrements, etc. ?

Devant ces données et en ce qui concerne l'Orthodoxie, on peut préalablement répondre ceci : pour que l'ensemble des convictions de foi qui constitue le vrai visage de l'Orthodoxie puisse être dégagé de ses apparentes particularités distinctives, il ne suffit pas de se confiner dans l'imitation des modèles «orientaux ».

Tant qu'en Occident (où l'Orthodoxie ne commence que depuis peu à perdre son caractère «abstrait» sans pour autant, vue de l'extérieur, cesser de paraître étrangère et quelque peu pittoresque) ne se seront pas formés des groupes suffisamment nombreux d'orthodoxes ayant trouvé des fondements organiques de leur vie ecclésiale dans leur propre passé culturel et religieux, l'équivoque persistera. Ceux à qui la foi orthodoxe a été transmise par choix - et non par hérédité comme aux émigrés et aux enfants d'émigrés - devront la dépouiller de son «exotisme» pour en retrouver la pureté spirituelle et s'y sentir chez eux «comme à la maison».

Il serait vain de dissimuler qu'il existe actuellement des courants de pensée qui poussent certains chrétiens, soit isolément, soit par groupes, à «passer» par libre choix d'une confession à une autre. (Le terme de «conversion» est devenu impropre à définir ces courants, parce qu'opposé à la tendance oecuménique : on ne peut «se convertir» si l'on est déjà baptisé dans la foi chrétienne.) Contrairement à ce qu'il était en usage de penser dans l'oecuménisme classique de la période qui s'achève, ces courants peuvent être considérés comme des phénomènes positifs avançant l'heure d'une union réelle.

Le protestantisme et le catholicisme, quant à eux, se trouvent actuellement devant un fait accompli : encore récemment, être allemand ou suisse impliquait à peu près nécessairement qu'on était protestant, comme être espagnol ou français signifiait être catholique à des exceptions près. Cette quasi-certitude a disparu aujourd'hui. Les corrélations ethniques ne sont plus tranchées entre les Églises protestante et catholique, et désormais ce fait leur paraît d'autant plus naturel qu'il est une étape inévitable et salutaire sur le chemin de l'oecuménisme, même s'il n'est pas encore admis de bonne grâce par tous. Or, aujourd'hui, l'Orthodoxie est entrée dans la ronde - si l'on peut dire - même si, aux yeux de la plupart des «Occidentaux», ce soit encore un trait d'originalité surprenant que se dire orthodoxe sans être d'origine russe ou grecque...

 

Le bienfait des échanges

Bien qu'en général pudiquement cachés, ces «échanges» sont beaucoup plus nombreux qu'on ne croit, et présentent un caractère d'autant plus prometteur pour l'avenir qu'ils ont une densité spirituelle vraie : ils regroupent ceux qui ont eu le courage de mettre en accord leurs convictions intimes avec leur confession.

Pour donner une image très schématique quand, par conviction, un Anglais ou un Russe passe dans le catholicisme romain, un Italien ou un Espagnol devient protestant, un Allemand, un Français ou un Italien adhère à la doctrine et à la discipline orthodoxes, c'est un pas fait en avant vers une structuration nouvelle, provisoire, mais indispensable de la «chrétienté» : Église formée de trois grandes unités groupant chacune des membres unis librement entre eux par des convictions profondes à l'exclusion de raisons extérieures contraignantes. La coexistence fait place à l'inter-pénétration et à la compréhension réciproques qui, dans une étape ultérieure que l'on veut espérer définitive, se transfigureront dans l'union.

C'est dans une telle vision d'avenir que s'inscrivent certains mouvements que l'on constate un peu partout dans le monde, tels que le mouvement protestant en U.R.S.S. (d'après des renseignements dignes de confiance, l'Église baptiste compte jusqu'à cinq millions de nouveaux adeptes en Ukraine) ; les mouvements crypto-catholiques derrière le rideau de fer (d'après des témoignages récents, certains milieux intellectuels soviétiques sont particulièrement attirés par le caractère militant de l'Église romaine et par le hiératisme de son rite traditionnel) ; des mouvements pro-orthodoxes - non orientalisants - au sein des Églises luthériennes des Etats-Unis et de Suède.

En ce qui concerne la France, l'Église catholique orthodoxe de France, témoin agissant de l'universalité doctrinale et spirituelle de l'Orthodoxie, représente le regroupement presque instinctif de personnes dont l'élan vers l'Orthodoxie s'identifie au «retour de l'Église indivise» du premier millénaire, grâce en particulier aux formes des offices remontant à une période antérieure au schisme, période d'interpénétration naturelle, de collaboration spirituelle et liturgique entre ce que nous appelons aujourd'hui «Orient» et «Occident». (Cette Église célèbre la liturgie eucharistique attribuée à saint Germain de Paris et les offices inspirés de saint Benoît.)

 

Un retour aux formes originelles

Pour un Occidental, dans le cadre de la religion orthodoxe et en vue d'une possible fusion entre deux traditions séparées par le cours des temps, le retour à ces formes permet de renouer avec l'esprit de l'Église indivise plus facilement que par l'utilisation des formes de l'office «oriental» dans son état actuel qui, même (et surtout) traduit dans une langue aussi précise, aussi dépourvue de sens multiples que la langue française, risque, sur certains points importants, de ne refléter que des aspects d'une piété locale des derniers siècles.

On peut constater un lien de parenté entre la vocation oecuménique de la communauté de Taizé et celle de l'Église catholique orthodoxe de France : toutes deux ont compris la nécessité d'appliquer directement et courageusement au rite qu'elles célèbrent effectivement chacune, les résultats des recherches faites dans le domaine liturgique. Toutes deux sont des «laboratoires» avec tout ce que cela implique d'audace (baptisée «témérité» au début), d'efforts, de patience, de recherches, de connaissances, d'intuition et de foi. Leurs points de départ et leurs démarches sont différents mais leur but lointain est le même, et si leurs chemins ne convergent pas encore, ils se rencontrent déjà à de nombreux croisements.

En cette époque où l'Eglise issue de la Réforme vient de commémorer son 450e anniversaire, il est particulièrement actuel d'attirer très sérieusement l'attention des milieux de l'oecuménisme officiel sur ce phénomène de regroupement par convictions dont les mouvements évoqués sont les symptômes.

II est impossible de ne pas remarquer des rapports profonds entre le XVIe siècle et les temps que nous vivons : entre l'humanisme de la Renaissance provoqué en partie par l'émigration des Byzantins chassés par les Turcs d'une part, et d'autre part la révision actuelle des positions religieuses en Occident, provoquée en partie par les émigrations grecque et russe ; entre le concile de Trente qui, en Occident, a déterminé depuis lors pour quatre siècles et avec rigueur les particularités des positions catholiques par rapport à celles du monde protestant d'une part, et d'autre part le concile Vatican II qui ouvre une ère de confrontation loyale de ces deux positions.

Mais la crise salutaire par laquelle passe la chrétienté tout entière est plus profonde et plus décisive que celle du XVIe siècle, parce qu'elle dépasse les problèmes particuliers aux mondes catholique et protestant en tenant compte du troisième partenaire, l'Orthodoxie, dont la présence a cessé d'être un mythe pour l'Occident.

Il est opportun de rappeler combien peu, à l'époque, les dirigeants de l'Eglise romaine avaient pris au sérieux ce que pouvait apporter de positif et de salutaire le mouvement dont Martin Luther devint le représentant puis le symbole.

Il ne faut pas oublier que ce n'est pas lui, Luther, qui a demandé à sortir de l'Église romaine qu'il aimait profondément et espérait voir se réformer d'elle-même, par l'intérieur, mais que ce furent bien l'indifférence et ensuite la malveillance de ses supérieurs qui contraignirent son entourage à exiger de lui la rupture avec Rome.

Il est à craindre que, sous l'influence de leurs secrétariats, la hiérarchie orthodoxe et peut-être même le mouvement oecuménique officiel ne soient en train de tomber dans la même erreur historique en sous-estimant le caractère irréversible et d'importance vitale de certains mouvements spontanés au sein de la chrétienté, et tout particulièrement celui qui pousse, à travers l'Eglise orthodoxe, à la recherche des survivances locales de l'Eglise indivise.

C'est en effet, sans être obligé de recourir obligatoirement aux expériences vécues par les peuples dits orientaux au cours des derniers siècles d'isolement relatif, qu'il est possible de retrouver ces vestiges aussi bien dans les formes de la liturgie monastique que dans la pensée théologique : les traditions locales de l'Eglise indivise ne sont pas mortes en Occident.

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Dans l'article suivant qui, en 1970, deux ans après le précédent, développe les mêmes idées, mais dans un contexte élargi, on tente de faire le point sur le problème liturgique qui, déjà, se présente quelque peu différemment.

L'Église orthodoxe commence à être considérée avec intérêt : ce «troisième interlocuteur» apporte des solutions. Le monde chrétien occidental, qui n'avait cessé de se débattre plus ou moins ouvertement dans le dilemme «monde catholique ou monde protestant», trouve en lui un catalyseur.

Le dilemme disparaît pour faire place à un choix. En rencontrant la spiritualité orthodoxe, l'Occident est sur la voie de la tradition commune.

L'enseignement chrétien n'est pas donné par les livres, mais avant tout par la liturgie. C'est elle qui nous donne la nourriture et nous dispense de chercher ailleurs (gnose, bouddhisme, sagesse extrême-orientale et autres) ce que nous y trouvons à foison.

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III – LE RÔLE DE LA LITURGIE DANS LE RENOUVEAU

DE LA THEOLOGIE ET DE L’ANTHROPOLOGIE CHRETIENNES

Dans notre premier article, «le problème liturgique au XXe siècle», nous avons montré que ce siècle présentait deux aspects contradictoires, l'un exaltant, l'autre particulièrement décevant. Nous présentions cette contradiction foncière non comme une maladie menant à la mort, mais comme une crise de croissance de la chrétienté, crise dans laquelle il n'était pas possible de se complaire mais à laquelle on ne trouvait pas d'issue.

Nous montrions plus loin que la rééducation de l'humanité par l'application d'une pédagogie toute nouvelle pour notre siècle - mais, au fond, traditionnelle - pouvait représenter cette issue. Analysant les caractères spécifiques de cette pédagogie, nous constations que ces caractères étaient présents dans les démarches liturgiques de l'Église encore indivise, et qu'ils présupposaient certains préalables théologiques et anthropologiques. En réfléchissant aux caractères de ce préalable, il nous est apparu qu'ils ne devaient pas s'écarter des dogmes essentiels dégagés par la pensée patristique des premiers siècles.

Ces points étant établis, nous avons parcouru le panorama des Églises chrétiennes pour déceler dans quelle mesure cette pédagogie pouvait être appliquée et devenir efficace dans le cadre de leur existence actuelle. Notre enquête a révélé que dans le monde catholique romain, la conscience de la néces­sité d'un renouveau pédagogique véhiculé par un renouveau liturgique était vivement ressentie, mais que la réalisation de ce renouveau se heurtait à certaines routines de pensée et de vie encore insurmontables; que dans le monde orthodoxe - aussi bien dans les pays d'origine que dans la diaspora - on n'éprouvait aucune nécessité d'un renouveau liturgique, et que seules les communautés formées de membres convertis à l'orthodoxie par conviction étaient touchées, nous pouvons même dire emportées par l'élan de ce renouveau ; et qu'enfin dans le monde protestant en majorité étranger à la pédagogie liturgique traditionnelle, ce renouveau s'est manifesté non seulement dans la théorie mais aussi pratiquement au sein de certaines communautés (Taizé, Grandchamp, Diakonieverein en Suisse et en Allemagne, etc.).

Deux ans après, nous avons repris le même thème en signalant que malgré l'affirmation pessimiste de notre premier article concernant les pays orthodoxes, un mouvement de renouveau s'est manifesté dans le sein de l'Église grecque d'Hellade.

A présent que trois années se sont écoulées depuis la formulation de nos réflexions premières, il est temps de vérifier nos prévisions et d'approfondir certains aspects de ce que nous avancions. Nous nous appuierons sur les témoignages récents de théologiens des trois confessions chrétiennes, ainsi que d'expériences réalisées dans le domaine de la pédagogie liturgique vivante. Empruntant un chemin inverse de celui suivi dans notre premier article, nous commencerons par l'examen du monde protestant.

Contrairement à ce que nous espérions, le mouvement liturgique amorcé par la Fraternité de Taizé n'a pas eu, parmi les communautés protestantes, le rayonnement qu'il aurait mérité. Dans le domaine purement liturgique, ce mouvement semble être arrivé à une sorte de saturation freinant un possible développement vers l'extérieur : ne se produit-il pas un glissement vers une stabilité purement institutionnelle, vers un «style Taizé» ? Néanmoins, l'ouverture qu'a apporté ce mouvement à la conscience liturgique de l'Occident demeure considérable. On ne saurait assez recommander à tous ceux qui ne sont pas indifférents au renouveau de l'humanité par la pédagogie liturgique, de lire attentivement les oeuvres du prieur Schütz et du frère Thurian à ce sujet.

Un aperçu très complet et objectif du rôle de la communauté de Taizé dans le réveil de la prière liturgique consciente, en tant que manifestation de l'Église conçue comme ensemble de l'humanité priante, est très bien exposé dans le livre de Jean-Marie Paupert, «Taizé et l'Église de demain»[2]. Cet ouvrage se termine par une postface de Paul Ricœur dont nous prenons plaisir à citer de larges extraits. En effet cette post-face aborde les questions qui peuvent se poser à un homme contemporain conscient des problèmes de la rénovation de la liturgie traditionnelle, et y apporte des réponses. Paul Ricœur présente cette postface comme un dialogue avec lui-même :

Q. - La liturgie que l'office de Taizé a recréée[3], dans la fidélité aux plus anciennes et aux plus sobres liturgies de l'Église ancienne, rencontre la même difficulté que toutes les liturgies : elle ranime un symbolisme désuet, celui des cultures agrestes et pastorales, aujourd'hui recouvertes par la civilisation industrielle. Le pain et le vin, l'eau et l'huile, le feu et le vent, la brebis et le berger parlent d'un temps disparu, à des hommes tournés vers la conquête du cosmos par la machine et le calcul. La liturgie ne condamne-t-elle pas alors à une sorte d'exotisme culturel, semblable à celui que nous pratiquons quand nous franchissons la porte d'un musée d'arts anciens?

R. - Le sérieux de l'argument est évident : tout symbolisme est un mémorial. Il est aussi autre chose qu'on dira après. Mais il est d'abord un mémorial : «Faites ceci en mémoire de moi». Et tout mémorial lutte contre l'oubli. L'usager de l'outil, de la machine, n'a pas de mémoire : l'instrument s'épuise dans sa fonction actuelle; il abolit son passé dans son usage présent. Le symbole, au contraire, a une mémoire, est mémoire; il reprend d'autres symboles plus vieux qu'il intègre dans le signe présent. Faut-il donc céder à l'oubli, sous prétexte d'être compris de l'homme d'aujourd'hui? La capitulation n'est-elle pas à son tour un facteur de l'oubli ? La liturgie est ici du même côté que la poésie. Il faut d'abord qu'elle dépayse pour atteindre l'être profond. La rupture, qui ouvre une autre dimension du dire, est la condition de son mouvement vers le centre. Il faut bien que l'homme moderne conclue un nouveau pacte entre technique et poésie et accepte d'être «progressiste» en politique et «archaïque» en poésie.

Q. - Archaïque en poésie... voilà bien le piège! N'est-ce •pas le propre d'un mémorial de se figer dans le rite, de n'admettre plus que sédimentations successives? Ces surcharges font de la liturgie un texte illisible que seuls les archéologues peuvent déchiffrer et qui n'attirera que les instruits et les raffinés.

R. - Le péril du ritualisme est certain et touche au côté obsessionnel de l'homme religieux. Mais qui vous dit que l'on ne va pas, dans la «grande Église», vers une liturgie mobile, en refonte constante, qui intégrerait sans cesse anciens et nouveaux symboles dans une continuelle création? Cette question, qui répond à la question, s'enracine plus profond que toute pédagogie ; elle concerne la nature même d'une liturgie «chrétienne». Une liturgie chrétienne est-elle seulement un mémorial? Est-ce même d'abord un mémorial ? Si le geste essentiel du christianisme est de donner un signe de ce qui vient, si le christianisme est eschatologique par essence, si «le futur de Dieu» engendre l'envoi de la Communauté, comme vient de le rappeler Jürgen Motlmann, dans sa « Théologie de l'espérance», alors une liturgie chrétienne n'est pas une «action sacrée». Elle ne reprend une symbolique ancienne que pour se tourner vers l'annonce et vers l'envoi. La liturgie chrétienne est celle qui rassemble pour l'envoi : « Vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne.»

Q. - Comment la liturgie pourrait-elle envoyer les hommes, elle qui les détache de la vie réelle et qui construit ses gestes à côté de l'existence effective, dans une action fictive où l'homme rêve sa vie ?

R. - Je suis reconnaissant à la liturgie de m'arracher à ma subjectivité, de m'offrir, non ces mots, non mes gestes, mais ceux de la communauté. Je suis heureux de cette objectivation de mes sentiments eux mêmes ; en entrant dans l'expression culturelle, je suis arraché à l'effusion sentimentale ; j'entre dans la forme qui me forme ; en reprenant à mon compte le texte liturgique, je deviens texte moi-même; orant et chantant. Oui, par la liturgie, je suis fondamentalement dépréoccupé de moi-même. N'est-il pas salubre que, dans l'office de Taizé, la confession des péchés soit elle-même incorporée à une action liturgique essentiellement centrée sur la louange et la reconnaissance ? Ne suis-je pas ainsi délivré de l'anthropocentrisme commun aux théologies de la conversion, à celles de la décision existentielle, comme à celles de la mort de Dieu ? Voilà le dépaysement salutaire qui remet le moi dans la communauté, l'individu dans l'histoire et l'homme dans la création.

Q. - Comment voulez-vous que la liturgie tienne ce rôle de parole vivante ? C'est la prédication seule qui remplit cet office. Alors que la parole donne seulement à entendre, la liturgie reste de l'ordre de la représentation, au double sens du spectacle qui donne à voir et de l'imaginaire qui intercepte le sens sur la voie de l'intelligence.

R. - Mais il n'est pas question de couper la liturgie de la prédication? C'est même ce lien du voir au dire qui décide du sens de la symbolique. Les symboles sont trop riches. Ils signifient trop. Chacun, pris séparément, signifierait n'importe quoi. Un symbole ne prend un sens déterminé que dans une «économie» du sens. L'objection part donc d'une idée juste : seule la parole de prédication centre et recentre la liturgie, d'abord sur l'invocation du Nom - Yahveh dans l'Ancien Testament est un Nom et non point un visage, une idole - ensuite sur le Récitatif de la mort et de la résurrection. Le Nom et le Récit, qui ne donnent qu'à entendre, arrachent ainsi la symbolique à la tentation de l'image et de l'idole.

Mais la prédication, isolée de l'acte naturel complet, ne vire-t-elle pas de son côté au commentaire intellectuel, à la pensée de la tête, à la prose du monde ? N'est-ce pas la fonction du symbole de plonger dans les significations archaïques, dans l'enfance de l'humanité et de l'individu, pour en faire émerger les figures anticipatrices de notre activité spirituelle ? La symbolique n'est-elle pas le lieu concret où s'unissent réminiscence et anticipation, archaïsme et prophétie, projection du désir et promotion du sens ? La liturgie ne tire-t-elle pas ainsi un sens précis de sa correspondance à une herméneutique? Celle-ci, en tant que discipline critique, décompose et recompose les sens multiples du symbole, mais seulement en idée. La liturgie accomplit, au sens de la représentation, quelque chose de cette naïveté postcritique que j'ai appelée quelquefois seconde naïveté et qui doit rester une «docte naïveté». C'est pourquoi le jeu liturgique n'éteint point la recherche, car la figure reste figure ; elle fait cercle avec la réflexion. Et d'abord avec la prédication : s'il est bien vrai que seule la prédication dit le sens, la liturgie déjà le vit dans les figures. Ensemble, prédication et liturgie dessinent la totalité de la parole.

Q. - Dites plutôt que la liturgie capte la prédication dans le culte ! Or le culte referme la communauté religieuse sur elle-même alors que le mouvement de la foi devrait jeter le croyant dans le monde, vers ses frères, dans une action utile, organisée, efficace, politique.

R. - L'objection est considérable; elle dépasse la question purement sociologique de savoir si le rassemblement dominical de la paroisse géographique est aujourd'hui la forme appropriée de la communauté ecclésiale. (Taizé y échappe partiellement par le caractère non territorial de l'attraction que la communauté exerce au dehors.) Je veux bien croire que la paroisse n'épuise pas l'intention ecclésiale de l'Évangile, surtout quand la paroisse tend à devenir un cercle social, un club de la classe moyenne... Mais cette intention ecclésiale paraît bien requérir quelque chose comme un rassemblement en vue d'un envoi; la forme sociologique peut varier, mais la fonction demeure. Si tel est le culte, un rassemblement en vue d'un envoi, il ne peut être une retraite, un refuge; mais une reprise, un réenracinement dans l'essentiel, en vue d'un engagement plus libre et plus généreux dans le monde.

Or, la recherche de cette articulation entre un culte - quelle qu'en soit la forme - et une politique - quelle qu'en soit la modalité - n'aurait pas de sens, s'il n'y avait pas, dans l'action même, des niveaux d'insertion et d'efficacité ; au moins deux niveaux : celui de l'éthique de conviction et celui de l'éthique de responsabilité et de force. Tout ce que l'on peut dire sur l'action «poétique» face à l'action «politique», présuppose ces niveaux. L'opposition prétendue entre le culte et l'engagement les méconnaît et méconnaît ainsi la dynamique de l'action...

Il faut se poser la question : pourquoi de telles réflexions aussi profondes que persuasives, et pourquoi l'efficacité pratique d'hommes rénovés et libérés des préjugés par une vie de prière communautaire saine dont les bienfaits apparaissent évidents, ne trouvent-elles pas d'écho dans le reste du monde protestant en dehors de quelques communautés d'Allemagne du Sud qui suivent un chemin analogue à celui de Taizé ? Bien au contraire, nous sommes obligés de constater que la vie liturgique du monde protestant, et en particulier les offices de type «expérimental », s'orientent de plus en plus vers l'imitation des réunions «civiles», celles des «tables rondes», ou de réunions politiques, ou de rencontres de camarades discutant dans un café. Nous ne voulons pas du tout dire par là qu'on ne peut pas parler avec amour et efficacité de Dieu dans un café, mais qu'il paraît étonnant - disons même aberrant - que l'on cherche à recréer des «atmosphères» faisant partie de la vie oppressante et contraignante de notre civilisation actuelle, au lieu de chercher une situation «hétérotopologique»
[4] permettant à l'homme de se rééquilibrer pour, une fois libéré, aborder ensuite le monde.

Nous citerons un exemple : sous le titre «d'office expérimental» radiodiffusé, un groupe de pasteurs alsaciens a fait entendre une série de réflexions sous forme de dialogues d'ailleurs fort pertinents, accompagnés d'une musique à rythme assez monotone, préétabli en dehors de la rythmique du texte et contraignant comme le sont tous les rythmes de jazz ou prétendus tels, exécutée par un petit ensemble comportant une trompette. Dans son exposé sur la liberté selon saint Paul («Tout m'est permis mais rien ne doit me posséder»), l'un des participants eut l'étrange idée de justifier l'emploi de la trompette dans l'office. «Nous sommes libres d'employer n'importe quel instrument dans l'office, par exemple la trompette.» Fait symptomatique, il ne prenait en considération que la liberté de l'exécutant ou celle du compositeur, sans même se poser la question fondamentale, bien plus importante : la sonorité percutante de la trompette n'entrave-t-elle pas la liberté des auditeurs en violant leur sensibilité, partant leur conscience ?

Ce n'est qu'un exemple, mais il révèle une attitude courante de nos jours dans le monde ecclésial : d'une part, les normes de notre civilisation sont systématiquement contestées, et l'homme - en particulier le chrétien s'il est honnête - est sensé s'engager dans la «lutte» pour la transformation de ces normes, voire leur destruction provisoire. D'autre part, quand on arrive à la réforme et à la rénovation du culte chrétien, on s'empresse de saisir, sans tri préalable, tous les éléments de cette culture que par ailleurs on vient de contester... Le chrétien devient, à l'extérieur de l'Eglise, un contestataire des valeurs acquises tout en restant, dans son option à l'intérieur de l'Eglise, l'esclave et l'idolâtre de ces mêmes valeurs. Cette dernière réflexion nous amène au monde de l'Eglise romaine après Vatican II.

En effet, malgré le progrès considérable réalisé dans la théologie et l'anthropologie liturgique, progrès consécutif au développement d'une ecclésiologie tout à fait nouvelle pour le monde occidental et infiniment plus profonde et précise que celle enseignée jusqu'à la première moitié de notre siècle, les possibilités latentes de cette nouvelle pensée ne sont utilisées ni dans la nouvelle structuration liturgique de l'Église romaine, ni dans sa «pastorale» (mot essentiellement clérical et antitraditionnel).

Au lieu de s'appuyer sur ces valeurs saines et, pour la majorité de l'humanité actuelle, nouvelles, en vue de construire une communauté libérée de tout préjugé et de toute entrave contraignante, communauté qui est le peuple de Dieu, corps du Christ, communauté qui pourrait «contester» non seulement les institutions et habitudes périmées dont sont formées notre société et partiellement l'Église (cette «contestation» là est si facile que tout le monde s'en sert) mais également les nouveaux préjugés et les nouveaux conditionnements aussi et peut-être plus contraignants que les anciens («contestation» infiniment plus difficile et délicate, et en même temps plus utile)... les conducteurs et pédagogues de l'Église romaine contemporaine dans leur majorité tentent «d'ajuster» leurs doctrines et leurs pratiques par l'introduction d'éléments eux-mêmes sujets à contestation, au lieu de les rénover et les épurer par la pensée théologique elle-même déjà rénovée. Ce phénomène peut s'observer dans toutes les applications pratiques des décisions de Vatican II, mais tout particulièrement dans le domaine de la vie liturgique. Nous nous bornerons ici à expliciter - et dans la mesure du possible, à expliquer - ce phénomène.

Comment se fait-il qu'une doctrine, aussi sainement formulée par une autorité incontestable, ait pu conduire à des effets dans l'ensemble contraires aux exigences essentielles de cette doctrine? Nous nous expliquons : la Constitution du concile de Vatican II sur la liturgie représente pour un historien de la liturgie et plus généralement pour tout chrétien attentif au développement historique de sa religion, une révolution exceptionnellement radicale. Rien que l'introduction de la langue du pays dans le culte et la proclamation de l'égalité en dignité de tous les rites traditionnels, ainsi que la réhabilitation de la parole comme partie essentielle, voire sacramentelle, de la liturgie, représentent un bouleversement impressionnant des habitudes tenues comme immuables et sacrées pendant plus de mille ans... Celui qui a la patience de lire attentivement et d'étudier les textes de cette Constitution s'aperçoit que la ligne directrice des réformes accomplies est celle qui conduit à une restauration d'une tradition remontant aux premiers siècles du christianisme et continuant à subsister dans les usages des Églises à travers l'histoire, malgré les déformations et les alluvions déposées par le temps. Il s'agit de donner au culte chrétien, à la liturgie de l'Église, sa forme vraiment sacrée, dépouillée des influences séculières qui, surtout durant les deux derniers siècles, avaient obscurci son sens réel.

On aurait pu s'attendre à ce que, dans l'application pratique, l'on aurait commencé par éliminer du culte liturgique tout ce qui lui est étranger, tout ce qui altère son originalité foncière. Dans ce travail de purification, il n'y avait nulle raison de supprimer les habitudes - certes parfois ridicules mais parfois aussi respectables - des siècles passés, sans éliminer parallèlement les nouvelles influences qui, automatiquement, s'infiltraient depuis le monde contemporain extérieur à l'intérieur de ce culte. (Prenons un exemple : il n'y a pas de raison sérieuse d'exclure l'utilisation de la musique classique de la célébration liturgique... pour y introduire à sa place, sans tri préalable, une musique de compositeurs modernes ou du faux jazz, et ce, simplement par facilité. La musique classique actuellement expulsée de l'office, bien qu'absolument inadéquate à la célébration liturgique, avait au moins le mérite d'avoir été composée dans ce but.)

Or, rien de tel n'a pu être observé. Bien au contraire, la majorité des défauts hypothéquant le style de la célébration, au XIXe et au début du XXe siècle, ont été conservés tout en étant vidés souvent de leur caractère sacré. (Un exemple frappant est l'exécution du Credo à choeur alterné; cette confession de foi doit traditionnellement, par son sens même, être soit chanté par tout le peuple, soit lu par une seule personne.). En plus, on a introduit de nouvelles habitudes n'ayant ni justification traditionnelle ni sens esthétique, telles la lecture à «voix parlée» ou des commentaires rationalisants coupant la structure de la liturgie. Ce qui est significatif et qui nous permettra de déceler les causes de ces phénomènes, c'est que les déformations abusives de la liturgie dans un sens sécularisateur sont dues non à l'initiative des fidèles (peuple royal) mais à celle du clergé. Nous arrivons ici à notre première conclusion.

La quasi-impossibilité pratique de réaliser la réforme liturgique dans le sens voulu par le concile Vatican II repose sur le fait qu'au moment de cette réforme, le peuple croyant formant cette Église n'était pas assez informé d'une ecclésiologie vraiment chrétienne. Il en était de même du clergé, sauf rares exceptions. L'Église était toujours «vécue» comme détentrice de pouvoirs, comme une institution, et non comme «peuple royal », corps mystique du Christ. En raison de cette formation superficielle et incomplète, le clerc, et précisément le clerc contestataire, se croit toujours représentant privilégié de l'Église, un «chef», et se sent par conséquent capable, voire obligé, de réaliser «par lui-même» sans consentement du peuple, les réformes, à son point de vue, nécessaires.

En ce qui concerne la formation du clergé dans le domaine liturgique, celle-ci est encore restée au niveau des sciences du XIXe siècle. Les efforts du mouvement liturgique parti de Solesmes et ensuite développé en Belgique et en Allemagne, ayant abouti en France au Mouvement de pastorale liturgique, n'ont pas eu le temps de s'enraciner dans les habitudes des Églises paroissiales et des Institutions d'enseignement religieux. Or la réforme de Vatican II présuppose d'une part une ecclésiologie rénovée et approfondie, d'autre part un contingent suffisant de clergé et de fidèles ayant assimilé dans la pratique les acquisitions du mouvement de renouveau liturgique.

Cette réforme est-elle venue trop tôt ? Une formation préalable des membres de l'Église romaine dans l'esprit de la liturgie retrouvée, rénovée par les efforts de personnalités comme Dom Lambert Beauduin, Dom Cassel et autres, avec conservation du latin et «réintroduction» du chant grégorien, aurait-elle été nécessaire, voire indispensable, pour sa réussite? Probablement oui. Mais les faits sont ce qu'ils sont ; ne soyons pas pessimistes. Il est possible que le temps travaillera pour l'Église. Mais dans ce cas : patience... «La pauvre humanité est ainsi faite qu'elle ne progresse que grâce à ce que Bergson appelait la loi de double frénésie : on ne remédie à un excès que par l'excès opposé... Ce qu'un siècle a fait, il en faut un autre pour le refaire et le remplacer» (Jean Lacroix - La crise intellectuelle du catholicisme français, Fayard, 1970). Or l'abandon par les Églises d'une ecclésiologie et d'une vision liturgique traditionnelles, ainsi que l'accumulation progressive des éléments parasites dans ce domaine, datent du XIIIe siècle. Donc patience...

Précisons maintenant ce que nous entendons par «ecclésiologie et anthropologie liturgique rénovées, retrouvées ». En dehors des auteurs orthodoxes qui, depuis le XIXe siècle déjà, se sont penchés sur ces problèmes essentiels pour l'humanité, nous trouvons des penseurs catholiques tels que le père de Lubac, le père Congar, le père Chenu, et tant d'autres. Les traits essentiels de leur formulation du problème liturgique se trouvent résumés dans un volume édité en 1967 : «Vatican II, la liturgie après Vatican II» (Le Cerf). Les titres des articles sont par eux-mêmes révélateurs : «Anthropologie de la liturgie» par le père Chenu ; «L'Ecclesia ou communauté chrétienne, sujet intégral de l'action liturgique» et «Situation du sacré en régime chrétien» par le père Congar. La densité de ces textes et leur mode de présentation dialectique interdit toute analyse partielle. Nous pouvons seulement affirmer que leur lecture attentive apporte une clarté toute nouvelle sur les points qui semblaient jusqu'ici traités différemment par les théologiens «orthodoxes» et «catholiques». L'identité de vue sur les problèmes essentiels de la liturgie nécessairement sous-tendus par les problèmes ecclésiologiques, devient de plus en plus apparente. Citons le premier alinéa de l'article du père Chenu, «Anthropologie de la liturgie», page 159 :

« C'est l'homme qui est acteur de la célébration liturgique; la liturgie trouve son sujet, sa matière, sa règle, son être même, dans l'homme. L'évidence est banale. Mais, à la moindre réflexion, et plus encore, à considérer l'histoire de la liturgie chrétienne, voire des cultes religieux en général, on s'aperçoit bientôt que, comme il arrive souvent, l'évidence surgit d'une perception globale qui, sous l'analyse, s'avère émaner en réalité de très complexes ressorts et motifs. Discerner ces ressorts, rendre conscients ces motifs, est une besogne urgente pour la vérité et la santé de la liturgie, là surtout où elle doit retrouver sa capacité d'invention, ses intuitions créatrices. Tels l'art ou la poésie. Le temps est venu. »

Et deux autres citations de son dernier chapitre (p. 176) :

« Le culte, la religion, le mystère de «l'Homme-Dieu» de l'histoire, saisiront l'homme dans sa nature sociale. La surface humaine de la liturgie sera une assemblée. C'est dans une assemblée que s'accomplit le mystère. L'Église est un peuple, et non un agrégat de saluts individuels. L'absolu personnalisme de la foi et de l'amour ne sera pas plus mis en échec par ce collectivisme, que la dignité de la personne ne sera menacée par la socialisation, partout où elle est vraie. (...) De tout temps, l'homme a vécu en société, et dès ses premiers jours, la liturgie chrétienne s'est célébrée en communauté. Mais aujourd'hui cette dimension sociale de l'homme a pris des proportions massives; la « socialisation» est le commun dénominateur des transformations du monde, non seulement dans le progrès technique, mais dans la culture de l'esprit. L'intensité et la rapidité du phénomène le rendent dramatique, et ses excès provoquent de vives réactions, y compris dans la «vie intérieure» des chrétiens. Nous ne pouvons cependant pas être infidèles à la logique de notre position : cette humanisation communautaire donne à la liturgie une chance inouïe par rapport à l'ère de la spiritualité individualiste dont nous sortons. »

Ajoutons une citation tirée du chapitre : «Précision et synthèse », page 279, où le père Congar développe une pensée proche et aimée de l'ecclésiologie orthodoxe :

« Il nous faut retrouver le sens, puis la réalité de ce régime de consentement qui marque toute la vie de l'Église. Ce fut pour nous une découverte inattendue quand, préparant «Jalons pour une théologie du laïcat », nous avons fait une enquête assez poussée dans les monuments de la Tradition. Il nous est apparu que le régime de vie de l'Église était un régime où la communauté devait coopérer aux décisions et aux actes de ceux qui, en elle, exercent l'autorité, au moins par son consentement. Elle devait même coopérer d'abord à la désignation de ses propres chefs. À l'inverse de ce qui se fait aujourd'hui, on considérait comme secondaire d'avoir le consentement de l'élu, mais comme nécessaire d'avoir l'accord du peuple. Ce large régime de consentement représente un aspect des choses qui a été passablement oublié par la suite au bénéfice d'un développement unilatéral de l'autorité et d'une conception trop étroitement juridique. Où se trouve-t-on aujourd'hui par rapport à l'état de choses qui s'exprime, par exemple, dans ce texte d'Hippolyte : « Qu'on ordonne comme évêque celui qui a été choisi par tout le peuple. Lorsqu'on aura prononcé son nom et qu'il aura été agréé par tous, le peuple se rassemblera avec le collège des prêtres et les évêques qui seront présents, le dimanche. Du consentement de tous, que ceux-ci imposent les mains...» Ce consentement, trois fois mentionné, signifie-t-il quelque chose ? A-t-il sa place dans la réalisation de l'Église-Peuple de Dieu et Corps du Christ? Si les actions liturgiques ne sont la chose que du prêtre, on n'en a pas besoin. Mais si elles sont la chose de l'Église, le consentement est nécessaire. »

Enfin une dernière citation du même auteur (page 402) concernant les deux principes pouvant être pris comme critères dans une restauration liturgique :

« Ces formes matérielles sont nombreuses et variées ; chaque époque, chaque culture peut et doit y ajouter celles qui conviennent à son génie et à ses ressources, elles sont cependant limitées et l'on retrouve fatalement certaines constantes. Il existe des formes « religieuses» analogues dans toutes les religions. On ne peut guère éviter de les utiliser dans le christianisme. Mais le christianisme est autre chose qu'une religion parmi les autres : il consiste tout entier en la Personne de Jésus-Christ, centre et consommation de l'Histoire sainte. (...) Noël ne peut se dégrader en fête de l'enfance, Noël, c'est Jésus-Christ. Pâques est autre chose qu'une célébration du printemps, c'est la résurrection du Seigneur crucifié. Dans notre célébration des saints, dans notre prédication des pèlerinages, etc., il faut toujours veiller à ramener ce qui se loge là-dedans d'instinctivité « religieuse» ou de sens naturel du « sacré» au positif de la Foi, c'est-à-dire des faits de l'histoire du salut. C'est à cette condition que nous éviterons le « mythe », avec ses accompagnements faciles de superstition et de magie. (...) Le sacré est ce qu'il faut, dans l'authenticité de sa vie de communion avec Dieu par Jésus-Christ en l'Esprit-Saint, « édifier» (au sens biblique, et non pas « pieusard » du mot). La critique des formes du culte, commencée par le mouvement liturgique et poursuivie par le Concile, doit être poussée plus loin encore. La part du sacré purement cérémonial, parfois d'origine séculière, est encore très excessive. Non qu'on doive la réduire à rien, nous l'avons assez montré, mais il faut encore l'alléger, la simplifier, la critiquer selon le critère de vraies significations «chrétiennes» et d'une intelligibilité réelle. Nous n'aurons jamais fini de devenir chrétiens, libres, citoyens du peuple messianique en itinérance sur cette terre vers le Saint des Saints auquel, déjà, nous avons spirituellement accès. »

Nous n'avons cité que quelques auteurs français, mais un penseur liturgiste allemand tel que Karl Rahner s'inscrit dans la même lignée. Il est possible d'avoir un avant-goût de sa théologie et de son anthropologie liturgiques, en lisant un ouvrage très bien traduit en français par C. Muller, édité chez Marne : «L'homme au miroir de l'année chrétienne ». Sa méditation pour le premier dimanche de l'Avent commence ainsi :

« Avec ce dimanche, nous entrons en Avent. L'Avent, la «venue», implique dans son vocable même l'idée d'avenir, si bien que le langage nous met déjà devant une étrange imbrication de présent et d'avenir, d'existence et de non-existence, de possession et d'attente. »

Nous retrouvons la même constatation traditionnelle, pourtant nouvelle pour l'homme issu du «stupide XIXe siècle », et d'une cohabitation organique du passé, du présent et de l'avenir, dans la société divino-humaine qu'est l'Église. Le chrétien (en tant que membre du Corps-Église) est un «futuriste traditionnel» ; il vit dans le présent, dans le réel sensible, en actualisant dans sa vie courante les fins premières et dernières. Ne prie-t-il pas : «Notre Père qui est au ciel» (origine éternelle) et : «Notre pain du jour à venir, donne-le nous aujourd'hui (perspective eschatologique actualisée)? C'est cette intemporalité, cette dimension acquise par l'homme «social» à l'intérieur de la communauté de l'Église, qui est méconnue d'une manière presque systématique par les réformateurs de la liturgie pratique. S'appuyant sur la notion «d'aggiornamento» (terme, il faut l'avouer, ambigu), on veut être «au goût du jour ». On cherche les éléments jugés nécessaires à la rénovation du culte, dans une tranche très mince du temps, sans se préoccuper des couches profondes de conscience dans lesquelles s'est déposée la masse considérable de connaissances religieuses expérimentales, et d'habitudes de penser et d'agir pas du tout condamnables et supprimables en bloc, et sans se préoccuper des suites que l'introduction non réfléchie d'éléments puisés dans une tranche d'expérience aussi mince peut produire comme effets, car tout usage imposé inconsidérément devient, hélas, rapidement une habitude engendrant une pseudo-tradition.

Or ce sont les «constantes» défiant les caprices des «modes» successives que veut refléter la liturgie chrétienne. La science liturgique des vingt dernières années a rendu apparentes ces constantes qui déterminent avec assez de précision les exigences auxquelles doit répondre le culte chrétien aussi bien dans l'organisation de l'espace (temples) que dans celle du temps (cycles liturgiques et mode d'expression verbo-musicale), ainsi que dans la ligne de sa «pédagogie» («édification de l'homme nouveau à la stature du Christ»). Ces constantes maintenant bien «révélées», tout en donnant des critères précis pour l'édification d'un culte vivant et traditionnel, c'est-à-dire valable sans réserve (comme certaines oeuvres d'art) pour le passé, le présent et l'avenir perçus par une démarche intellectuelle et sensible comme un tout indissoluble, laissent une liberté suffisante dans le domaine de la création plastique, poétique et musicale. C'est précisément le respect de ces constantes qui peut présenter pour un artiste vrai une source d'inspiration volontairement maîtrisée et, par là, humainement sublime (cette pensée personnelle ne reflète pas nécessairement l'enseignement de l'Église).

Nous passons imperceptiblement dans le monde «orthodoxe », car ce monde, aussi bien dans les personnes de ses théologiens liturgistes que des praticiens de l'art liturgique et même dans les personnes des membres simplement participants comme fidèles à l'action liturgique, n'a jamais mis en doute la valeur des «constantes» représentant les bases mêmes du culte orthodoxe. D'autres dangers guettent ce monde : par exemple le fait de prendre pour constantes immuables des apports occasionnels devenus habitudes sacrées, ou encore la méfiance exagérée vis-à-vis de toute nouveauté non sanctionnée par une habitude et une «institution»; enfin le refus presque systématique de toute réforme pratiquement appliquée, même si cette réforme a pour but de rénover, de ressusciter une tradition incontestable mais «pratiquement» oubliée. Le drame des «Vieux-Croyants» (ceux-ci prenaient volontiers l'appellation de «Zélateurs de la Vraie Piété») qui secoua l'Église russe au milieu du XVIIe siècle en est la preuve historique. L'existence d'un quasi-schisme existant actuellement dans l'Église d'Hellade au sujet du «vieux calendrier» en est une autre.

Toutefois, ce danger ne touche pas les nouvelles communautés formées de membres d'origine française, allemande, anglaise ou italienne, ayant adhéré à la foi orthodoxe par conviction personnelle et non pour des raisons d'ordre ethnique. Tel est en particulier le cas des communautés de l'Église catholique orthodoxe de France. Sans aucune réserve qui serait due aux atavismes ancestraux liant l'homme aux formes de la «religion de ses pères», ces communautés peuvent (nous n'affirmerons pas qu'elles le font suffisamment) appliquer directement à l'édification et à la pratique de leur culte les résultats des recherches des penseurs aussi bien protestants que catholiques que nous venons de citer - entre autres - mais également et surtout les résultats des études de théologiens et liturgistes orthodoxes grecs, russes, serbes, bulgares, roumains, etc. Trop peu de ces travaux, malheureusement, sont traduits en langue française. Ils peuvent toutefois bénéficier des études de la nouvelle couche de savants liturgistes orthodoxes français et allemands. Nous signalons ici, en plus des ouvrages édités par notre Institut Saint-Denys et des articles parus dans la revue Présence Orthodoxe, un livre sérieux du prince Andronikoff qui vient de paraître cette année : «Le sens des fêtes» (Bibliothèque oecuménique, Le Cerf, 1970), pour lequel l'auteur prend comme exergue cette pensée du père Cyprien Kern : «Le choeur de l'église est une chaire de théologie ». Dans son i

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IV - LA PARTICIPATION DES FIDELES

PEUPLE ROYAL

 

l . PRÉSENCE ET ÉCOUTE

Comment l'homme doit-il être préparé pour recevoir pleinement la vérité chrétienne ? L'entendre ou l'apprendre comme une «leçon» ne sert à rien : il faut que tout l'être soit préparé aussi bien corporellement qu'intellectuellement, car cette vérité n'est pas du domaine «scolaire ». C'est pourquoi notre premier sujet d'étude sera : « Être présent, écouter», et le suivant sera : «Écouter et assimiler». Grâce aux offices, nous apprendrons à être présents, à écouter, à faire résonner la vérité par le chant et la lecture et nous en tirerons les conséquences intérieures existentielles qui changent notre vie.

La «présence» est indispensable dans tout travail aussi bien intellectuel que spirituel. Ainsi X... est là, parmi nous, mais il n'est pas présent : il se détourne. Si l'homme n'est pas présent, il ne peut rien apprendre, rien assimiler. Personne ne peut forcer qui que ce soit à travailler, à comprendre, à apprendre, si lui-même ne fait pas cet effort. Sa seule présence physique est inutile.

Qu'est-ce donc «être présent» ? L'Évangile en parle souvent. Prenons un exemple évangélique simple : le Christ vient chez Marthe et Marie pour parler, pour apporter un message très important. Qui est «présent»? Marie. Marthe, pleine de bonne volonté, s'occupe de choses matérielles, s'affaire pour la nourriture de l'assemblée attentive qui entoure le Messie. Mais elle oublie d'être présente à l'acte pour lequel a précisément lieu cette réunion : le Christ est venu pour enseigner. Marie s'assied aux pieds du Maître et l'écoute, tandis que Marthe s'indigne de ce que - selon elle - Marie n'est pas présente puisqu'elle ne fait pas son travail... Le Christ dit alors à Marthe que son travail à elle, certes, n'est pas inutile, mais que c'est Marie qui a «choisi la meilleure part ».

A partir de là, on en vient trop souvent à déduire que la vie pratique d'un chrétien qui s'occupe des autres n'est pas une nécessité, et qu'il suffit d'être aux pieds du Christ et de l'écouter, et l'on juge cette attitude supérieure à l'autre. Mais ce n'est pas cela qu'a voulu dire le Christ. Il a voulu dire que, «dans le cas présent», Il était venu «pour parler» : il fallait donc «l'écouter». Quand nous voulons suivre l'apprentissage qu'est la catéchèse, il faut avant tout savoir pourquoi on est venu, et être totalement présent à l'enseignement; de même, la pédagogie fondamentale apportée par la liturgie est elle aussi, surtout et avant toute autre, la catéchèse la plus efficace.

Si vous parcourez attentivement les Écritures et la littérature patristique, vous verrez que la «présence» est requise comme un préalable indispensable, après lequel seulement vient «l'écoute ». Que signifie «écouter»? C'est, pendant un moment, admettre qu'il y a «un autre» et que pendant un certain temps on n'existe pas à soi-même. Tant qu'on demeure «soi», il faut bien reconnaître - en nous plaçant pour l'ins­tant sur le plan purement humain - que l'on n'écoute pas vraiment. Au moment où j'écoute «l'autre», c'est lui seul qui doit exister pour moi, et non plus rien de moi. Il est difficile, souvent, de ne pas tenter de deviner ce que l'autre va dire, et même de le lui souffler... C'est le défaut de personnes d'un certain âge et qui ont trop réfléchi : elles croient que d'avance, tout est dit, et qu'il est inutile d'écouter des choses qui ne sont pas toujours intelligentes...

Si donc nous voulons nous catéchiser chrétiennement, nous devons abandonner cette attitude et apprendre à écouter, à rechercher quelque chose de nouveau pour nous qui, peut-être, nous enrichira. Le psalmiste dit : «Écoute, ma fille, et prête l'oreille», et le Christ : «Bienheureux ceux qui écoutent la Parole et qui la gardent.» Toutes les Écritures saintes sont fondées sur la prééminence de l'écoute. Saint Bernard dit que le péché et la déformation de l'homme sont venus par l'oreille : Ève a écouté le serpent. Mais c'est par l'oreille aussi que le péché peut et doit être corrigé.

Nous verrons plus loin comment l'Église, dans sa liturgie, nous apprend à écouter. Mais déjà je vous dévoile un secret élémentaire : toutes les techniques simples de notre liturgie sont basées sur l'écoute. Un des meilleurs exercices d'écoute est, par exemple, la méthode de chant avec «canonarque», base déjà de l'enseignement biblique : le Maître prononçait une sentence profonde et utile - ou plutôt il la chantait, la psalmodiait - et les élèves la répétaient. Nos chants avec «canonarque» sont ainsi construits : un préchantre chante un fragment de phrase, et tous la reprennent à sa suite, et ainsi fragment après fragment, tout le texte est enseigné aux fidèles. (Exemple : «Venez, peuples...», Pentecôte; ou : «La Vierge aujourd'hui...», Noël ; etc.). Pour pouvoir répéter, il faut écouter : c'est le principe élémentaire de base de toute tradition orale, celle par laquelle les vérités essentielles sont venues jusqu'à nous.

L'enseignement scolaire classique refuse de faire «répéter comme des perroquets», et fait exposer par l'élève, à peu près, avec son langage propre, ce qu'il croit avoir compris. Ce n'est pas un bon enseignement parce qu'il ne fait pas progresser l'être, le laissant dans les limites où il se trouve au moment où il commence à apprendre. Par contre, s'il sait qu'il devra répéter (littéralement), il écoutera. S'il écoute, il assimilera. S'il assimile, il s'enrichira. S'il n'écoute pas, il demeurera «lui-même », sans plus, dans ses propres limites. On sait que l'écoute d'une bonne conférence d'une heure remplace avantageusement plusieurs heures de lecture, sans quoi le conférencier ferait-il un tel effort? En effet, l'assimilation par le son est à la fois naturelle et surnaturelle. La connaissance nous est donnée par le Christ à travers l'oreille : on sait de lui seulement qu'Il parle. Jamais aucun de ses gestes n'est décrit, sauf quand Il a tracé - sur le sable - des signes, une fois qu'Il n'a pas voulu parler. Il n'a rien écrit... La liturgie des catéchumènes, enseignement de la Parole, est le prolongement jusqu'à nous de cette pédagogie orale, et c'est par la voie orale que le christianisme a été répandu, aussi bien par le Christ que par ses apôtres.

Notre présence donc se manifestera par notre faculté d'écoute. Combien ai-je connu d'étudiants qui viennent aux conférences pour faire «acte de présence» alors qu'ils font semblant d'être présents. Or, dans notre catéchèse, il importera que nous ne fassions pas semblant d'écouter, de travailler. Il ne faut pas non plus incriminer celui qui professe, quand on ne l'a pas compris. En général, il n'est pas si mauvais que cela..., ce qui est mauvais, c'est qu'on ne l'a pas écouté. Je me répète volontairement, cela entre dans le cadre de notre catéchèse : écouter, c'est pendant un moment disparaître. Si vous ne disparaissez pas, vous n'écoutez pas. Pour écouter, vous devez croire que l'autre existe plus que vous et qu'il peut vous apporter quelque chose.

C'est cela la vraie humilité, et non pas de se dire pécheur, mauvais, de battre sa coulpe. L'humilité, c'est de savoir que parfois l'on n'«est» pas, qu'il existe autre chose d'aussi valable, de plus valable que soi. C'est un acte de confiance à faire, que d'admettre que l'on puisse «recevoir» ce quelqu'un d'autre. Ainsi, dans tout enseignement, il faut préalablement stipuler que le fait d'écouter n'est pas seulement un acte d'intérêt, de curiosité, mais d'utilité. Cet effort «peut servir», peut changer quelque chose à notre existence. C'est un effort existentiel. Quand l'homme écoute, il peut, pendant un moment, surmonter son égoïsme qui l'enferme dans sa coquille : il s'ouvre avec confiance à autre chose que lui-même dans l'espoir de trouver un moyen de se transformer.

Mais il ne suffit pas de «savoir» qu'il faut écouter, il faut apprendre à réellement écouter. Une participation active, réelle, à la liturgie et aux offices, est déjà l'exercice le plus valable.

Commençons à déblayer les lignes essentielles de l'enseignement chrétien. On oublie assez souvent des choses qui sont essentielles dans cet enseignement et même quel est le sens d'un enseignement qui se veut chrétien. Le christianisme n'est ni une philosophie, ni une doctrine dans le sens scolaire du terme. C'est l'annonce d'une possibilité de vie nouvelle, fondée sur des bases essentielles pour l'acquisition desquelles il nous faudra non seulement faire un effort d'écoute et d'acceptation, mais également de réflexion profonde et de méditation personnelle.

Le Christ lui-même définit les éléments les plus simples sur lesquels est basée notre foi, et surtout les possibilités de «metanoïa », de changement que nous apporte la Bonne Nouvelle. Il nous en donne les prémices. Répondant à une question, Il dit : «Tu aimeras ton Dieu de toute ton âme, de tout ton coeur, de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. Sur ces deux commandements sont suspendus toute la Loi et les Prophètes.» On a tendance à croire que ces deux commandements sont essentiellement chrétiens, alors qu'ils nous viennent de l'Ancien Testament. C'est le fondement biblique duquel part l'enseignement du Christ, et non son aboutissement. Cela revient à dire que celui qui ne remplit pas les prescriptions de ces deux commandements n'est même pas encore un homme religieux, avant d'être un chrétien.

Celui qui ne peut pas aimer Dieu comme il est prescrit ne peut pas comprendre le christianisme : il restera toujours «à côté». Réfléchissons sur ces deux commandements. Pourquoi ce second commandement biblique : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même»? Il y a une sagesse extraordinaire dans ce «comme toi-même» : il ne faut pas entendre «comme = autant», mais «comme = de la même manière que». Ce n'est pas une question de degré mais de nature. C'est là qu'on voit combien ces formulations bibliques sont extraordinaires, courtes, concises et d'une profondeur théologique insurpassable. Nos rapports avec le Dieu transcendant sont exactement définis par le premier de ces deux commandements, ainsi que par le second - nos rapports avec le prochain avec lequel nous devons rester «sur le même niveau». Ce commandement élimine toute divinisation de l'homme pour lui-même. C'était important à une époque où, selon une constante de toutes les religions, Dieu était séparé de l'humanité par une multitude de divinités qui n'étaient que des projections de l'intelligence humaine, dans les limites des capacités humaines, et - à un niveau inférieur - par une série de héros. C'est toujours aussi important de nos jours où l'on parle volontiers d’idoles », où l'on en arrive à diviniser des personnalités. Ces hommes, aussi «merveilleux» soient-ils, ne sont que nos frères et nos égaux : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même».

Qu'est-ce que le christianisme apporte ici de nouveau à la parole biblique ? Le Christ le dit pendant son dernier entretien avec ses apôtres, au cours de la dernière Cène : «Je vous donne un commandement nouveau, de vous aimer les uns les autres comme Je vous ai aimés», c'est-à-dire qu'à partir de l'Incarnation de Dieu dans la Personne du Christ, Dieu transcendant devenant connaissable, nous pouvons aimer le prochain d'un amour «divin », d'un «autre amour» qui, celui-là, est supérieur à l'amour que l'on porte à soi-même. Le Christ dit en particulier : «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour autrui». Telle est la mesure qui montre que l'on aime l'autre plus que soi-même. Si un tel amour est possible, c'est parce que la révélation de l'Incarnation divine est donnée : Dieu s'est incarné en Christ à travers qui nous pouvons voir Dieu dans tout prochain, sans pour autant tomber dans l'idolâtrie. Telle est, dans ce domaine, la révélation essentielle du christianisme. Si on l'abandonne, il n'y a plus de christianisme.

Donc, toute forme sociale d'un christianisme, qui veut mettre au premier plan le service immédiat du prochain sans autre condition, est, au fond, un retour en arrière. C'est une régression à partir de ce que nous a apporté de nouveau le Christ. Nous pouvons aimer jusqu'au sacrifice, parce que nous savons que le mystère chrétien nous offre la possibilité, non seulement d'être solidaires de tous les hommes, mais encore d'aspirer à une déification de l'humanité : l'homme devient non seulement image de Dieu, mais «comme Dieu ». C'est un point très délicat, et si l'on ne maintient pas strictement une éducation chrétienne, l'on peut retomber dans l'idolâtrie d'un saint, d'un prêtre, de son conjoint, d'un professeur... tout en croyant rester chrétien, alors que ce nouvel amour «plus fort que la mort» est donné uniquement «à l'image de Dieu» qui se trouve dans le prochain, et non pas au prochain en tant qu'être par lui-même. En tant qu'individu, tout homme est égal à l'autre devant Dieu. Nous pouvons évidemment avoir des préférences personnelles, mais, pour être saines, elles doivent rester dans les limites du commandement : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même».

Revenons maintenant au grand commandement : «Tu aimeras ton Dieu de toute ton âme, de tout ton coeur, de toute ta pensée.» À première vue, cela paraît impossible. Saint Jean dit qu'en la matière il y a énormément de menteurs : un homme qui dit aimer Dieu, alors qu'il n'aime pas son frère, ment. Le frère qu'il voit tous les jours, il ne l'aime pas, alors comment Dieu, qu'il ne voit pas, prétend-il l'aimer ? Il y a là un point mystérieux, et si l'on veut doctrinalement, rationnellement, le décrire, on obtient toujours de fausses conclusions. C'est un problème d'expérience religieuse. C'est Dieu lui-même qui nous donne la faculté de l'aimer. S'Il ne nous l'a pas donnée, nous devons le supplier de nous l'accorder ; nous devons chercher en nous-mêmes ce qui nous manque pour que nous soyons ainsi privés de cette possibilité d'amour. Mais il ne faut pas nous forcer, nous dire : «Je veux aimer Dieu de toute mon âme, de tout mon coeur, de toute ma pensée...» On peut s'efforcer d'aimer son prochain comme soi-même parce que le niveau est le même. Mais dans l'amour de Dieu, nous sommes dans le domaine d'une hiérophanie, d'une apparition du sacré.

Il faut que dans notre vie, soit personnelle soit collective (par la liturgie dans l'Église), se produise une manifestation divine à partir de laquelle pourra se développer cet amour de Dieu. Une fois reçu, ressenti «dans notre coeur», il ne faut pas le laisser s'éteindre. Il n'y a pas de développement «automatique» en ce domaine : la Révélation la plus profonde, la plus authentiquement religieuse, n'est que les prémices d'un travail intérieur. Nous ne pouvons pas créer l'amorce•de notre conversion à Dieu : c'est lui qui nous la donnera, mais une fois «saisis» par cet amour de Dieu, nous pouvons et devons le développer.

C'est là qu'apparaît une dimension nouvelle, avec le second commandement. Non sans un certain humour, saint Jean nous donne un système : commence à aimer ton prochain, cela t'apprendra à aimer Dieu... A un être qui s'est déjà exercé à aimer, l'amour de Dieu peut se révéler. Il n'y a plus alors de difficulté : un être saisi par l'amour divin l'est tout entier, «de tout son coeur», parce qu'il aura vu la Réalité auprès de laquelle tout le reste devient moins réel. C'est là le grand mystère de la vie Dieu (par exemple en disant : «Kyrie eleison», ou avant la lecture de l'Évangile : «Gloire à toi, Seigneur ! », ou encore après cette lecture : «Louange à toi, ô Christ ! »).

Faire chanter tout l'office par l'assistance équivaudrait à priver les fidèles des moments où ils écoutent, c'est-à-dire des moments de silence intérieur qui est capital. Ainsi pendant la Consécration, le choeur chante : «Nous te prions, Seigneur, et supplions ta majesté que montent nos humbles prières vers toi, Dieu très clément», afin de permettre aux fidèles de se recueillir en silence.

Mais il est évident que la répartition des chants ne doit pas être comprise comme une restriction imposée à la participation des fidèles par une autorité extérieure, même si cette autorité est la Tradition. En effet, les textes destinés aux chantres ne constituent pas les parties strictement indispensables à l'action sacramentelle. Il n'y a donc pas de raison d'imposer leur exécution au peuple royal. Par contre, ce sont les «réponses» aux appels du prêtre et du diacre - et surtout les «amen» - qui ont une valeur fondamentale pour la validité de l'action liturgique. On ne saurait jamais assez insister sur ce point.

Le rôle des fidèles dans l'action liturgique est donc multiple. Il consiste à :

-
soutenir par une attention vigilante ceux qui apportent les paroles de l'Institution divine (clergé, choeur) ;

- participer à la prière commune à laquelle les invite le diacre ;- chanter certaines parties de l'Office qui ne prennent leur plein sens que lorsqu'elles sont prononcées par toute l'assistance (celui qui ne se sent pas capable de faire entendre sa voix dans l'harmonie du chant ne sera pas exclu de cette participation s'il articule à voix basse les paroles chantées par tous) ; joindre au chant l'attitude, le geste appropriés.

__________

En 1965, la rédaction du quotidien Combat m'a demandé d'exposer le point de vue d'un liturge orthodoxe, praticien de longue date de la langue française dans les offices, sur ce problème des traductions du latin en langues vivantes, problème nouveau pour l'Église de Rome.

Pour que puisse être effective la participation du peuple royal, il est évidemment indispensable que la langue liturgique lui soit compréhensible. C'est ce principe théologique fondamental qui, sans exception, a toujours dicté à l'Église orthodoxe la traduction des textes sacrés dans la langue du pays dans lequel elle était introduite.

L'exemple-type en est donné par la création d'une langue exclusivement réservée au culte : le slavon qui n'est ni le russe, ni le bulgare, ni le serbe... Quand, au IXe siècle, les peuples slaves furent christianisés, les saints frères Cyrille et Méthode créèrent de toutes pièces une langue dont les éléments tirés du fondement des langues slaves, et la grammaire inspirée de la grammaire grecque la rendaient compréhensible par tous et ce, jusqu'à aujourd'hui. (Malheureusement à présent, les jeunes générations des pays de l'Est ne comprennent généralement plus le slavon, et le problème de sa traduction se pose aux croyants, notamment en U.R.S.S. Mais le russe moderne n'est guère adaptable à la liturgie.)


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V – LA LITURGIE, ART SACRE

 

A - Le langage de la liturgie, art sacré

 

1 - LE « FRANÇAIS CHRÉTIEN » UNE NOUVELLE LANGUE LITURGIQUE ?

La réforme liturgique amorcée par Vatican II, et en particulier l'introduction des langues vivantes dans le culte, a suscité l'émoi parmi le clergé et les fidèles de l'Église catholique romaine. A travers de nombreux articles parus dans la presse française, l'on peut se rendre compte des arguments qu'avancent d'une part les partisans des langues vivantes dans le culte chrétien, d'autre part les partisans du latin comme seule langue sacrée.

Pour un orthodoxe, l'ensemble des arguments avancés paraît peu convaincant malgré la bonne foi, l'érudition assez poussée et le bon sens des représentants des deux partis opposés. On a l'impression d'assister à une discussion qui tend consciemment, ou est amenée inconsciemment, à éviter les problèmes essentiels.

La même impression se dégage des publications plus sérieuses et assez nombreuses dont certains devancent d'une dizaine d'années la réforme de Vatican II.

Toutes ces publications apportent des éléments très précieux permettant de suivre, dans l'histoire de l'Église, le développement des langues liturgiques et leur introduction progressive dans le culte. Elles donnent également à tout homme, même de culture moyenne, la possibilité de se rendre compte du développement de la liturgie chrétienne, de son rayonnement à son «âge d'or», de sa décadence progressive, et des efforts de renouveau datant de la fin du siècle dernier.

Toutefois ces travaux d'érudition sérieuse ou de bonne vulgarisation ne dépassent jamais le stade de la connaissance théorique. Dès qu'il s'agit d'aborder un problème actuel d'ordre pratique, l'arsenal des connaissances théoriques, si riche d'un potentiel d'efficacité, est subitement abandonné et l'on retombe dans des considérations élémentaires manifestant le plus souvent une certaine ignorance de l'histoire de l'Église et des structures fondamentales de la liturgie chrétienne.

La nouvelle constitution sur la liturgie promulguée par le deuxième concile de Vatican modifie sensiblement les rites jusqu'à maintenant en usage dans les églises occidentales soumises à Rome. L'introduction des langues vivantes dans la liturgie ne représente qu'un détail de la réforme accomplie.

Toutefois, c'est ce détail qui a attiré l'attention du clergé et des fidèles, les a émus et a soulevé une vague de polémique qui a été jusqu'à prendre un caractère politique.

Or, cette introduction, d'ailleurs timide et incomplète, ne peut être comprise que dans une vue d'ensemble des réformes réalisées par la nouvelle constitution.

Il faut ici attirer l'attention sur le fait que la constitution liturgique Vatican II ne représente qu'une concrétisation légale des réformes amorcées par Pie X, vrai promoteur du retour à une liturgie authentique et vivante.

Il s'agit de savoir si cette constitution confirme vraiment les réformes de Pie X et si elle est réalisée dans le même esprit. La réponse est incertaine. Vatican II veut-il restaurer la liturgie chrétienne authentique en puisant dans ses formes originelles les forces nécessaires à un renouveau actuel, afin d'opposer au monde déchiré et vieilli la pérennité des formes éternellement jeunes ?

Ou veut-il adapter (directement) aux exigences du monde moderne la liturgie établie par le concile de Trente, en la débarrassant simplement des survivances de l'époque baroque? Sur cette question les avis, aussi bien des catholiques romains que des orthodoxes et des protestants, sont partagés.

 

Tradition et habitude

Même sans tenir compte des excès de la presse intégriste, on constate que des voix sérieuses s'élèvent contre la tendance actuelle de désacralisation et d'adaptation trop facile de la vie liturgique au «monde», au «siècle». Dans cette perspective, le problème des langues vivantes dans le culte se pose d'une façon nouvelle et beaucoup plus profonde.

Les partisans de cette introduction sont-ils en effet les partisans d'un retour à un culte traditionnel et authentique (ce qui est parfaitement possible : l'exemple de l'Église orthodoxe qui lui a toujours été fidèle le prouve), ou d'une adaptation du culte à la vie moderne avec tendance à la désacralisation, phénomène que l'on observe dans trop de paroisses dites «avancées» ?

De même ceux qui défendent la conservation du latin sont-ils partisans d'une restauration consciente de la liturgie grégorienne, exécutée dans sa langue d'origine avec ses formes d'offices, ses textes complets et sa musique authentique comme dans les monastères bénédictins, ou d'un maintien de la liturgie de l'époque baroque (selon moi, dégénérée) telle que les paroisses romaines l'ont utilisée officiellement jusqu'aux réformes de Pie X et que, de fait, elles continuent d'utiliser encore ?

La ligne de partage ne passerait donc pas entre les partisans des langues modernes dans le culte d'une part et les défenseurs du latin d'autre part. Elle se situerait plutôt entre le camp de la «tradition» et celui de «l'habitude» qui, contrairement aux apparences, sont diamétralement opposés.

Dans le camp de la tradition, nous voyons les chrétiens conscients qui, par un patient et persévérant effort de retour aux sources authentiques, cherchent à retrouver, au-delà des déformations historiques, les forces vives qui, dans la liturgie, leur permettraient de se libérer des influences souvent décomposantes du monde moderne pour ensuite le «transfigurer».

Un partisan de l'introduction franche d'une langue vivante dans le culte peut parfaitement appartenir à ce camp de la «vraie tradition» ainsi que le montre le texte de Moehler, le grand théologien catholique allemand du XIXe siècle :

« Chaque peuple se sert dans toutes les circonstances de sa vie, de la langue que Dieu lui a donnée : pourquoi pas chez nous, justement là où pourrait se faire le plus bel emploi de ce don divin, dans la communication des sentiments religieux au cours de l'acte le plus solennel de tout notre culte ! Me faut-il donc ne pas présenter à Dieu une prière d'action de grâces dans la langue qu'Il m'a donnée ?

Et si la langue de la liturgie doit être elle-même modifiée avec un perfectionnement essentiel de la langue nationale, n'est-ce point dans la nature des choses ? Voulons-nous donc accuser Dieu de n'avoir pas aussitôt donné à chaque peuple sa langue parfaite? La langue est toujours à l'image la plus parfaite de l'état culturel d'un peuple; aussi sa langue, quelle qu'elle soit, est toujours la meilleure pour lui. »

Dans le camp de l'habitude se trouvent par contre paradoxalement réunis, d'une part les chrétiens qui, par désir un peu puéril d'être à tout prix «dans le vent», se laissent inconsciemment mais avec allégresse prendre dans l'engrenage des concessions successives au monde extérieur; d'autre part, les chrétiens qui se cramponnent désespérément aux usages nés d'habitudes séculaires que, par ignorance, par peur d'être entraînés à des concessions sans limites, ou par paresse, ils prennent pour d'authentiques traditions.

Celui pour qui l'introduction des langues vivantes dans le culte représente une concession au monde moderne se trouvera dans ce camp.

Il y voisinera avec un partisan du latin qui, confondant le secret qu'il est interdit de violer avec le mystère que l'on se doit de sonder, se montrera un peureux refusant de pénétrer plus profondément les mystères eucharistiques ou un jaloux refusant cette pénétration aux personnes incultes.

Dom Guéranger ne donne-t-il pas, dans ses Institutions liturgiques, cet argument d'opposant à la traduction des textes liturgiques :

« Les réformateurs du XVIe siècle (...) réclamèrent l'emploi exclusif de la langue vulgaire dans la liturgie. Par là (...) le dernier des fidèles devenait à même de juger de sa croyance et par conséquent de sa pratique. »

Et il cite le bref d'Alexandre VII :

« Nous avons appris avec grande douleur que certains fils de perdition, curieux de nouveautés pour la perte des âmes (...) en sont venus à ce point d'audace que de traduire en langue française le Missel romain, écrit jusqu'ici en langue latine, et ont osé le publier par la presse, le mettant ainsi à la portée des personnes de tout rang et de tout sexe et par là qu'ils ont tenté par un téméraire effort, de dégrader les rites les plus sacrés en abaissant la majesté que leur donne la langue latine, en exposant aux yeux du vulgaire la dignité des mystères divins. »

On sait combien ce texte, né d'un malentendu historique (et aberrant pour un esprit du XXe siècle) a engendré à son tour de fatals malentendus...

 

Sacralisation successive

La distinction ne réside donc pas dans la langue elle-même, mais dans le caractère sacramentel ou non qu'on attribue à ce véhicule du culte. Tous les partisans des traductions en français (nous parlons ici de ceux qui se réclament de la vraie tradition) ont-ils pris conscience que la langue française peut et doit être «sacralisée avant d'entrer dans la liturgie»? Il nous semble que non, et c'est là la raison de l'opposition farouche de certains catholiques de bonne volonté à l'abandon du latin d'Église, langue qui, par sa destination même, est sacramentelle.

Un retour à l'histoire de la liturgie chrétienne est ici indispensable pour une référence à la tradition. Dans quelles conditions, en effet, le latin a-t-il été admis dans la liturgie chrétienne occidentale ? Le latin classique de l'époque de la décadence n'était un véhicule valable ni pour la prédication biblique, ni surtout pour la transmission des paroles sacramentelles. La prose latine était un langage utilitaire, teinté de juridisme, et la poésie un langage abstrait et sans vigueur.

C'était, pour les «intégristes» de l'époque, une folie, un sacrilège que de traduire en cette langue profondément laïque les merveilleux textes liturgiques créés en grec, langue adaptée déjà, par sa nature même, à la transmission de messages dépassant le niveau de la simple utilité pratique, (et c'est là le point le plus important) déjà sacralisée depuis la naissance de l'Église par le contact avec l'hébreu et l'araméen biblique, et par la pratique du culte.

La situation des Pères de l'Eglise vers la fin du IIe siècle à Rome et en Afrique était, dans ce sens, analogue à celle des Pères de Vatican II. Le grec devenait incompréhensible à la majorité des fidèles. Or la liturgie, le coeur même de l'Église, devait rester vivante, plus : «vivifiante» et «édifiante». Il fallait soit latiniser le christianisme, soit christianiser, «baptiser» le latin. Sans hésiter, l'Eglise choisit la deuxième solution : elle créa, si j'ose dire, une «nouvelle langue », le latin chrétien, le latin d'Église.

En cela, elle demeurait fidèle à sa tradition primordiale, celle de la «sacralisation successive» des langues. En effet, deux siècles et demi avant l'admission du latin dans le culte chrétien occidental, l'Eglise sacralisa, «christianisa» le grec hellénistique en créant le grec chrétien. Puis vint le tour du syriaque. Plus tard, la tradition des sacralisations successives resta vivante dans la partie orientale de l'Église. L'arabe, le slavon, le géorgien, le roumain et d'autres langues furent ainsi transformées, sacralisées pour devenir des véhicules valables du sacré.

Le latin transformé, sacralisé, entra dans le culte chrétien comme, deux siècles auparavant, le grec, sous forme de prose récitée musicalement. Cette prose était christianisée non seulement par l'emploi d'un vocabulaire rénové et enrichi de «termes techniques» correspondant aux idées et aux sentiments nouveaux apportés par la révélation chrétienne, mais également par la manière dont elle se faisait entendre, c'est-à-dire par la cantilène traditionnelle qui lui était organiquement, con-génitalement, liée.

Il faut souligner en effet que la langue liturgique de cette époque ne pouvait être qu'une langue «entendue en commun» et non «lue ». Certes, des velléités de « poésie », de textes versifiés, se firent également jour dès les premiers siècles, mais ces essais n'étaient que de médiocres imitations de la poésie païenne contemporaine.

Si, dans la prose liturgique récitée musicalement, le latin chrétien atteint rapidement le niveau d'une langue originale et pleine de beauté, les textes versifiés restent et resteront jusqu'à nos jours une littérature de seconde zone. Dans la prose liturgique, l'Eglise réussit pleinement la sacralisation de la langue. Dans le texte versifié ecclésiastique, le langage littéraire se trouve latinisé ou francisé ou germanisé, c'est-à-dire dépourvu de son originalité foncière.

Aujourd'hui, le problème de la sacralisation des langues vivantes, abandonné depuis le IVe siècle en Occident, se pose à nouveau devant la conscience de l'Eglise de Rome. Or, aucun texte de la constitution liturgique de Vatican II ne fait directement allusion à ce problème primordial.

L'introduction des langues vivantes apparaît presque comme un compromis, une «concession ». Un homme appartenant au «camp de l'habitude », pris dans l'engrenage des concessions successives, pourra facilement se sentir en accord avec la doctrine que l'on peut, pour l'instant, dégager de la constitution. Par contre, un homme appartenant au «camp de la tradition» se trouvera déçu par l'absence apparente de confiance envers les forces vives de cette tradition.

 

Le chant : une participation

Il paraît, par exemple, incompréhensible que, tandis que les textes essentiels tels que la Préface et le Canon eucharistique restent encore en latin ou muets, les textes de l'ordinaire de la messe tels que Kyrie, Gloria, Sanctus, Agnus Dei soient traduits en langue vulgaire (d'une façon difficilement soutenable, d'ailleurs).

Cette traduction, cette «transposition» paraît inutile, sinon nuisible. Il est en effet très facile d'apprendre par cœur ces textes dans leur forme originale et de les faire chanter, comme le veut la tradition, par l'assemblée en se servant des mélodies grégoriennes de l'époque précédant le Xe siècle, sans accompagnement d'orgue si possible.

Ces mélodies sont relativement simples et incontestablement belles parce que congénitales aux textes qu'elles portent. Ainsi serait assurée une ossature vraiment traditionnelle et artistique de l'office, la continuité d'une tradition perceptible par les sens. Il paraît étonnant et regrettable d'abandonner, comme cela commence à être fait, les merveilleux textes chantés de l'ordinaire grégorien de la messe romaine...

La signification de ces textes peu nombreux et relativement courts serait facile à expliquer une fois pour toutes. L'on éviterait ainsi des non-sens tels que la traduction de Kyrie eleison par : «Aie pitié» ou «Prends pitié ».

Encore une fois l'histoire nous vient en aide : ce terme eleison un peu mystérieux, les traducteurs en latin eux-mêmes l'avaient conservé sous sa forme grecque intraduisible... (Les traducteurs en slavon ont été obligés de forger un néologisme : «pomloui», qui signifie : «accorde-nous grâce» ou «gracie-nous »).

De même, en introduisant au IIIe siècle le latin dans la liturgie, l'Église ne traduisit pas davantage Sabaoth, Amen, Alléluia... Ces mots de référence à la tradition historique restent indispensables même de nos jours : ils nous rappellent les origines hébraïques et grecque de notre culte occidental en confirmant par là son caractère universel. Par contre, les textes des Préfaces et des Canons existants furent intégralement traduits et d'autres furent créés directement en langue latine rénovée.

Paradoxe apparent, mais vérité simple dans le domaine pratique : on a moins besoin de traduire un texte qu'on «chante» qu'un texte qu'on «écoute». Le chant, même dans une langue incomplètement connue, est déjà une participation vivante. Par contre, l'audition d'un texte incompréhensible rend la participation consciente à peu près nulle ou, ce qui est pire, «magique »...

Ne faudrait-il pas reprendre la tradition des Pères latins du IIIe siècle ? On sauvegarderait amoureusement ce qui reste de la vraie tradition liturgique : chants de l'ordinaire grégorien et cantilation de tous les textes liturgiques (rien, sauf l'homélie, ne doit être «dit » dans une liturgie traditionnelle), cantilation destinée à préciser,à sacraliser un texte en prose, à le rendre libre de l'individualité de l'exécutant et, de ce fait, acceptable par tous les participants sans qu'ils se sentent «violentés» par la personnalité du lecteur.

En même temps se créerait une nouvelle langue liturgique (française, allemande, anglaise...). Il n'y a aucune raison d'écarter de cette langue, ni les soi-disant «archaïsmes», c'est-à-dire les termes techniques de notre science chrétienne existante, ni les néologismes utiles à l'explicitation de la doctrine chrétienne. Il nous manque, par exemple, le terme désignant par un mot «Celle qui enfanta Dieu», équivalent au Theotokos grec ou au Deo Genitrix latin ou au Bogorodit slavon, ou encore le terme désignant «l'amour chrétien», l'agapé grec.

Dans un monde où tous les langages se servent de raccourcis verbaux, de termes spéciaux percutants, il n'y a pas de raison de ne pas introduire dans la nouvelle langue liturgique des termes spécifiquement chrétiens. A la première audition, ces termes pourront paraître incompréhensibles aux non-initiés, ce qui n'est pas un mal : un langage trop «quotidien» engendre l'équivoque par une connaissance superficielle, et altère le côté exceptionnel, mystérieux, voire paradoxal de l'enseignement chrétien.

C'est peut-être trop demander aux chrétiens devenus si timides dans l'affirmation de leur originalité... Mais nous sommes arrivés à un tournant de l'histoire où il faut se demander :

- Croyons-nous encore à la force vivifiante de la tradition de l'Église et voulons-nous faire nôtre cette force pour transformer notre monde vieilli et hésitant ? Ou considérons-nous que cette tradition a vieilli avec nous et qu'il faut en chercher une autre ?

- Croyons-nous qu'il faut rechristianiser, resacraliser nos usages et nos langues et notre art liturgique par le retour aux principes découverts et formulés lors des premiers siècles de l'Eglise? Ou qu'il faut moderniser la tradition liturgique en se servant des habitudes devenues, hélas, traditions ?

Il semble que, consciemment ou non, le monde des chrétiens se maintient dans une équivoque : tout en étant catholique, l'on fait semblant de ne pas l'être servilement, disons totalement. Tout en se rattachant à la tradition, l'on fait semblant de ne pas y être attaché...

Est-ce manque de lucidité? Ignorance? Manque de courage? Manque d'espérance ? Ne pourrait-on trouver là des raisons à l'affligeant malaise dont souffrent aujourd'hui certains de nos frères catholiques romains ?

L'article suivant, daté de 1974, reprend certains points de l'analyse commencée en 1967 : «Le problème liturgique au XXe siècle» et poursuivie en 1970: «Le rôle de la liturgie dans le renouveau de la théologie et de l'anthropologie chrétiennes».

En ce qui concerne le langage liturgique dans l'Église de Rome, il semble qu'aujourd'hui, en 1984, malgré l'introduction de chants orthodoxes et de chants composés plus ou moins adroitement «à la manière orthodoxe» (ou supposée telle), la situation soit sensiblement la même.

Toutefois, en reprenant certaines traditions comme par exemple la célébration de la Nuit pascale qui est le sommet de la liturgie orthodoxe, la «Solennité des solennités», elle témoigne de la volonté de retour aux sources communes bien qu'en même temps elle lâche d'anciens usages liturgiques occidentaux très beaux, tels que les Rogations ou les Gésimes (Septuagésime, etc.) qui ne nuisaient nullement à un rapprochement œcuménique.

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2. SITUATION ACTUELLE DU LANGAGE LITURGIQUE

DANS L'EGLISE ROMAINE, VUE PAR UN ORTHODOXE

 

Nouvel aperçu

Dans les précédents chapitres, nous avions entrepris de brosser un tableau aussi clair que possible - et par là forcément incomplet - de l'évolution, au cours des dernières décennies, de la liturgie dans les trois grandes confessions chrétiennes.

Nous croyons utile de rappeler l'importance de l'art - et en particulier du chant liturgique - dans la vie religieuse chrétienne. Cet art manifeste de façon sensible, palpable, la qualité de la vie liturgique et par là celle, en général, des diverses communautés. Ainsi un art qui se voudrait «au goût du jour» et emprunterait par conséquent des éléments pris tels quels dans le «quotidien» environnant, révèlerait un engagement sans discernement de la communauté dans une collaboration, voire une fusion, avec ce quotidien environnant. Un art restant dans la routine religieuse des derniers siècles révèlerait un parti pris intégriste dans lequel l'habitude est prise pour tradition. Un art utilisant exclusivement les moyens techniques de notre temps (et ce, même en dépit des réactions de l'environnement réel), dénotera une communauté - ou plutôt un groupe d'individualités - théoriquement bien informée, mais qui, le plus souvent, aura perdu de vue le but final à rechercher. On peut faire une remarque analogue pour des groupes pratiquant un art traditionnel «noble» mais sans rapport avec la vie du monde, telle par exemple la Société d'études grégoriennes.

Ce n'est pas tout. L'art ne manifeste pas seulement les qualités de la vie religieuse d'une communauté ; il contribue à son développement ou à sa dégénérescence. Imperceptiblement mais implacablement, il façonne les âmes et les esprits d'après le modèle qu'il porte en lui. Une musique de tambours et fifres, un appel de trompette, ne sont pas simplement des manifestations d'un esprit guerrier : ils sont aussi à l'origine de cet esprit et l'entretiennent. Une musique de danse, qu'elle soit celle d'une danse classique ou d'un jazz moderne, n'est pas simplement la manifestation d'une communauté qui danse, mais aussi un appel - parfois irrésistible - à la danse. De même un art baroque ou romantique n'est pas simplement le produit d'un groupe humain emporté par son imagination et l'exubérance de ses sentiments, mais également un philtre puissant réveillant et entretenant cette exubérance d'imagination et de sentiment qui, le plus souvent, étouffe les possibilités d'un recueillement plus profond.

La pratique d'un art traditionnel sage, mais fermé aux acquisitions nouvelles, ne sera pas simplement le signe d'une communauté intégriste, mais constituera un frein au développement normal de cette communauté. Enfin un art traditionnel, mais ouvert aux acquisitions réelles de notre temps, ne sera pas simplement le fait d'une communauté consciente spirituellement équilibrée, mais représentera une force éducative et régénératrice pour cette communauté. La même analyse pourrait être appliquée à un art «abstrait» ou «extatique», ou «pop », que sais-je... Ce que nous devons retenir, c'est que l'art - et en particulier la musique liturgique, est en même temps un thermomètre sensible indiquant la température psychique des personnes qui la pratiquent, et une force irrépressible modifiant progressivement cette température. L'étude de l'art tel qu'il est vécu par un groupe religieux donné, nous permet donc d'émettre une opinion motivée sur l'état actuel de la vie intérieure de ce groupe et, en même temps, d'en prévoir l'évolution à brève échéance.

Ce rappel étant fait, nous procéderons comme dans nos précédentes analyses, en considérant séparément les communautés de l'Église catholique romaine, celles issues de la Réforme, et celles des Églises orthodoxes, tout en sachant qu'un tel procédé ne représente qu'une approximation - mais une approximation suffisante - car les problèmes de la restauration de la vie liturgique se posent actuellement de façon encore très différente pour chacune de ces trois grandes confessions.

Nous ne pouvons juger de la situation actuelle de la musique liturgique de l'Église romaine que de l'extérieur, et préférons, pour compléter notre tableau, nous servir de l'enquête entreprise par la revue «Axes» (tome VI, déc. 73/janv. 74), entièrement consacrée à la musique sacrée. Il s'agit d'entretiens entre les pères Martin, de Fatto, Gelineau et Talec, d'une enquête de T. Casati et A.M. Rozes à travers les paroisses, et enfin d'un entretien avec André Jolivet. Le texte de cette enquête mériterait d'être reproduit en entier, mais faute de place nous n'en donnons ici que de larges extraits - classés à peu près dans l'ordre des questions soulevées. Nous incitons nos lecteurs à se procurer ce numéro de la revue Axes et à le lire attentivement.

 

Crise de la musique sacrée

P.F. (père de Fatto) - En partant de la réalité, on peut parler de musique sacrée, de musique liturgique et de consommation liturgique. Le concile a restauré la participation de la foule à une expression extérieure de la prière, en vue d'une expression intérieure. On veut donc que les gens participent, mais comme ils ne sont pas formés, il est évident qu'au départ la participation est mauvaise. Quand on découvre quelque chose on oublie ce qui a été fait avant et on fonce. Dans le désir de faire participer et dans l'impossibilité de faire chanter aux gens des choses difficiles, on leur fait chanter des choses faciles, simples et le plus souvent simplistes. C'est ce que j'appelle la consommation liturgique. On est aux antipodes de la musique sacrée, parce que le sacré demande tout un ensemble de conditions de formation, de situations, de mises en état qui sont impossibles quand on fait des choses qui sont moches. Faire chanter une foule, ce n'est pas beau, et même en s'efforçant de trouver les choses les plus belles, simples et non simplistes, ça ne sera jamais beau. Notre recherche au Centre Philippe Néri, c'est de nous servir d'une certaine participation extérieure en vue d'une participation intérieure. C'est là qu'on arrive au sacré, à partir du silence. Pour aider cette participation intérieure, pour conduire à ce silence intérieur, on peut demander l'aide de professionnels de l'expression, comme le faisait Philippe Néri, même si les gens ne participent pas extérieurement à cette expression. Car au fond, qu'est-ce que l'essentiel? C'est la prière, la contemplation en esprit et en vérité, le silence intérieur qui est le signe de la présence de Dieu. Pour moi, quand on dit musique sacrée, je pense qu'on y parvient rarement : pour faire du sacré, il faut des conditions très difficiles, mais on peut amener au sacré, c'est-à-dire à la rencontre avec Celui dont on ne peut pas dire le Nom. Nous ne visons donc pas à faire de la musique sacrée, mais peut-être, par certaines expressions qui ne sont pas sacrées, à amener au sacré.

P.M. (père Martin) - Amener au sacré (...) c'est la fonction d'une musique dite liturgique ou religieuse, alors que la musique n'est en elle-même ni sacrée ni profane. (...) Le seul critère est, dans tous les cas, celui de la qualité; mais on cite à ce propos, la boutade de Monseigneur Chevrot : « Je redoute la musique à l'église : ou elle est mauvaise et elle m'horripile, ou elle est bonne et elle me distrait. Dans les deux cas, elle m'empêche de prier.»

 

Complexité du problème de l'art sacré

P.M. - L'expression « musique sacrée» ne date que du XIXe siècle (romantique). Elle n'apparaît dans aucun écrit de Palestrina, de Monteverdi, de Bach... Lorsque ces « maîtres de chapelle» font allusion à leur « art », ils en parlent comme d'un métier dont le perfectionnement répond aux exigences de leur devoir d'État. Pas la moindre frontière entre ce que nous appelons aujourd'hui le sacré et le profane. Chez Monteverdi, un madrigal peut devenir un psaume, chez Bach la musique de l'oratorio de Noël fut d'abord celle du «Choix d'Hercule» et l'air de la Pentecôte celui d'une cantate de chasse. (...) Aussi bien faut-il juger la « musique d'église » non sur sa nature mais sur ses effets. Une oeuvre qui fait écran entre Dieu et l'homme, qui attire sur elle l'attention qui n'est due qu'au mystère, est déplacée à l'église. Première nécessité : celle du don musical, de la qualité. (...)

Autre recherche : celle de l'intériorité. Elle s'obtient par le dépouillement des effets extérieurs, de l'allusion charnelle quand elle étouffe l'esprit : telle oeuvre de musique pure nous paraît plus accordée à un climat de recueillement et de mysticisme qu'une oeuvre à programme religieux (...).

 

Participation du peuple

P.F. - (...) Une autre difficulté réside clans le fait qu'on veut faire participer les gens : on ne peut pas d'abord leur apprendre à lire la musique, à poser leur voix, à chanter juste (...). Pourtant il y a chez certains chanteurs (par exemple Enrico Macias) qui arrivent à faire chanter des foules de jeunes, un dynamisme intérieur qu'il n'y a pas dans nos offices, une vie que nous (...) ne sommes pas capables de faire passer. On pourrait arriver, tant bien que mal, au sacré dans le sens de rencontre avec Jésus-Christ, si on pouvait animer cette assemblée (« anima», la vie, le souffle), si on était capable de faire passer le souffle de l'Esprit dans l'assemblée.

 

Insuffler le tonus, n'est-ce pas doper?

P.M. - Vous cherchez à insuffler un tonus... C'est un peu du dopage.

P.F. - Je ne cherche pas à insuffler, je cherche à réveiller dans chacun l'Esprit de Dieu (...). C'est ce à quoi nous arrivons dans nos veillées de prière, non pas grâce à un dopage, mais à un rassemblement de toutes nos forces créatrices, intelligence, esprit, sentimentalité, sensibilité (...).

 

Textes liturgiques donnés

P.F. - Mais sur le plan musical, nous n'avons pas de textes valables : c'est le drame de tous les musiciens actuels qui veulent faire de la musique religieuse. Honegger disait : «Donnez-moi des textes.» Messiaen le dit encore aujourd'hui (...). Les textes donnés sont totalement dénués de poésie (...). Le poète est celui qui propose un signe que l'autre pourra accueillir à partir de ses forces créatrices. Le vrai poète est celui qui suggère en laissant libre l'Esprit de Dieu pour remplir ce texte. Actuellement, il y a des textes de consommation : on consomme, on n'est pas mis en route; on ne participe pas.

Quant au père Gelineau, à la question : «Quelle a été l'évolution de la recherche musicale depuis la parution, en 1950, de ses Psaumes», il répond par un exposé historique remontant aux temps patristiques où la musique était en même temps signe d'unité et moyen de communication ordinaire, en même temps «aide dans le travail et facilité donnée à la prière», et ne posait pas de problème. Elle passe ensuite par les ruptures du VIe siècle (invasion des Barbares : le latin devient seule langue des clercs), du IXe siècle (naissance d'un chant élaboré), du XVIe - XVIIe siècle (Réforme et Contre-réforme). Au XIXe siècle, apparaissent les notions de «musique sacrée» et d'un Moyen Age «romantique» considéré comme idéal de célébration liturgique. Citons le père Gelineau :

P.G. - On va alors restaurer le chant grégorien comme musique sacrée s'opposant à la musique profane. Cette conception de la musique sacrée va avoir sa consécration dans le «Motu Proprio» de Pie X qui donne comme norme de composition d'une musique sacrée le chant grégorien et Palestrina, c'est-à-dire des modèles archaïsants.

Continuant son exposé historique, le père Gelineau rappelle ensuite qu'au XXe siècle il se fait un effort pour restaurer le grégorien dans les chants d'assemblée, effort qui n'aboutit pas, parce que «le chant grégorien est une pratique cultivée». Puis, après Dom Lambert Beauduin qui affirme que «le peuple doit trouver dans la liturgie sa piété, donc son mode d'expression immédiat », M. Martimort, un des directeurs du Centre de Pastorale liturgique, déclare en 1947 : «Il n'y aura pas de renouveau liturgique dans le peuple tant qu'il ne pourra pas chanter les Psaumes dans sa langue.»

C'est ce qui explique le succès des «Psaumes en français», non seulement du père Gelineau, mais aussi du père Deiss et d'autres encore : ils répondaient à une attente... Dans la réalisation de ces Psaumes, les compositeurs se heurtèrent d'une part aux défenseurs inconditionnels du grégorien, d'autre part aux «musiciens d'église» professionnels, pour lesquels la participation du peuple mettait en cause leur raison d'être.

P.G. - C'est toute une conception du rôle de la musique dans la liturgie qui était en question. La musique, en tant que pratique cultivée, était une composante de la culture «bourgeoise», et était appréhendée sous une forme «esthétique». Quand on retourne aux origines, c'est-à-dire aux fondements mêmes de la communication dans le culte, ce qui est appréhendé est l'action globale de l'assemblée qui prie en chantant. Il n'y a pas à proprement parler d'auditeurs, ni de jugement esthétique porté sur l'oeuvre, il y a quelque chose qui est vécu.

 

Subjectivité, objectivité, communication

Quant au père Talec, interviewé sur «l'invitation de la Parole», voici quelques-unes de ses déclarations :

P.T. - Pour atteindre Dieu, on passe par l'expérience de Jésus-Christ qui, pour révéler Dieu, a pris un langage d'homme. Le Fils n'a pu révéler le Père qu'à l'intérieur de la subjectivité du Fils. Les Évangiles qui, apparemment, nous rapportent un propos objectif de Dieu, sont aussi teintés de subjectivité; la représentation de Jésus-Christ, après avoir lu saint Marc, n'est pas celle que vous aurez après avoir lu saint Matthieu ou saint Jean. (...) Quel langage véhiculer? Quand on écrit une prière pour quelqu'un, ou plutôt quand un célébrant proclame une prière pour une assemblée, il doit faire très attention de ne pas imposer sa subjectivité; il la propose. Chacun doit pouvoir dire à Dieu ce qu'il a à dire à travers une parole qui lui permet de se dire à lui-même ce qu'il a à dire à Dieu, et non de reporter à Dieu une parole qu'il reçoit de l'extérieur. Pour moi, je crois très fort au langage poétique qui me paraît plus adapté à cette marge de liberté entre le sujet qui propose et le sujet qui reçoit (...). Je crois beaucoup à l'intériorité de la personne et, par conséquent, à l'inconscient. Je n'essaie pas d'atteindre l'intelligence du public, j'essaie de créer en lui des zones de réceptivité, d'images qui auront des résurgences, quand ? Je n'en sais rien. Je suis détaché d'une fonctionnalité immédiate. Il faut que quelque chose se passe dans l'unité de la vie des personnes. (La semence).


Retrouver la source oubliée (6)

Signification du chant liturgique dans la célébration

Ajoutons à cela des extraits de l'enquête de Mesdames T. Casati et A.M. Rozes dans les paroisses. Cette enquête a été menée à partir des trois directions choisies par le père Bihan, directeur de l'Institut de musique liturgique, à savoir:

Abandonner le « monolithisme» du langage officiel d'autrefois pour un pluralisme des formes du langage et de la musique, et faire ainsi du chant l'expression de la culture, du niveau de prière, de l'âge d'une assemblée déterminée. Ensuite, ne pas se référer dans le choix aux seuls critères esthétiques, mais retenir ce qui correspond à une fonction : un Kyrie qui « fonctionne » est celui qui exprime l'imploration, autrement dit, qui est articulé sur l'acte liturgique. Enfin, choisir ce qui s'inscrit dans le dynamisme de la célébration, la célébration n'étant pas une juxtaposition d'éléments, mais un tout traversé par un courant.

Dans la réalisation de ces intentions, les responsables du chant dans les paroisses rencontrent des difficultés d'ordre technique. Les Français en général sont allergiques au chant et n'ont pas reçu de formation musicale. Dans ces conditions, qu'est-ce qui est actuellement chantable par une assemblée de mille personnes ? Les chants d'assemblée demandent une structure musicale précise, nette, mesurée; aussi le choix s'oriente-t-il souvent vers des chants ayant la structure du choral classique ou vers l'hymnodie. Quant à la musique rythmique, elle est le langage des jeunes et leur moyen de communication. Mais il est très difficile de faire exécuter de façon exacte ce type de chant, même par des jeunes : les rythmes perdent vite leur caractère car les syncopes ne sont pas observées. Pour une plus grande facilité, on glisse alors vers la forme moderne de la chanson qui est souvent accusée de manquer de vigueur et de qualité.

En assistant à la messe dominicale dans des paroisses de types différents, il nous est apparu qu'il y avait bien des degrés dans la participation de l'assemblée à travers le chant. Là où nous avons senti souffler l'Esprit et où nous nous sommes intégrés d'emblée à une communauté nouvelle parce que nous étions emportés par un dynamisme intérieur à l'assemblée, nous avons appris que l'élaboration des chants était basée sur la méditation des textes liturgiques et sur la coopération des responsables : le curé, l'organiste, les musiciens, le chef de choeur, etc. Pour provoquer l'action commune de l'assemblée, il faut au préalable le travail de toute une équipe. La qualité de la participation semble aussi dépendre de la place accordée à la chorale. On est tenté d'admirer telle chorale prestigieuse, qui, certainement, favorise l'élévation vers Dieu, mais risque de détruire l'équilibre de la célébration en réduisant le rôle de l'assemblée, et en créant une coupure trop grande entre ce qu'on chante et ce qu'on écoute. Au contraire, dans une maison de jeunes, et avec une assemblée réduite mais composée de gens de tous âges, nous avons vu la chorale dialoguer véritablement avec l'assemblée, et le chef de choeur jouer un rôle de médiateur entre le prêtre et l'assemblée et animer toute la célébration de ce mouvement triangulaire.

Nous terminerons ces citations directes par quelques réflexions du compositeur André Jolivet, à qui il a été demandé quelle était sa conception de la musique sacrée :

- La musique est un art sacré : toutes les difficultés qui surviennent aujourd'hui dans la vie de cet art, viennent de ce qu'on oublie ce principe essentiel. Je ne parle pas, bien sûr, de la musique d'environnement, de celle que Satie appelait «musique d'ameublement», mais de toutes les oeuvres valables. (...)

- La musique est vraisemblablement née de la crainte du silence, (...) je ne parle pas que du silence de la nature, qui d'ailleurs, est un faux silence. Il y a le silence intérieur, ce vide dont parlent les Écritures; la nuit était tellement profonde que la lumière a jailli parce qu'on ne pouvait rester dans la nuit. C'est la même chose pour la musique. Le silence n'est pas seulement celui de la nature, c'est ce vide qui pousse l'homme, créature faite pour créer à l'image de son Créateur, à le remplir, à le supprimer, mais qui peut aussi en faire naître de nouveaux motifs lui permettant d'être plus profondément lui-même. (...)

- Je retourne assez volontiers à des expressions musicales dites primitives, de peuples dits primitifs. J'ai essayé en effet de me mettre devant le phénomène sonore dans la situation des premiers hommes, et cela m'a permis de considérer les choses de façon un peu différente de celles qu'on apprend dans les écoles de musique et les théories. Pourtant je n'ai pas voulu faire du pseudo « tam-tam». Je n'ai jamais pensé à renoncer à tous les acquis techniques, instrumentaux et d'écriture que le XXe siècle nous offre grâce à des réalisations assez différentes de ce qui avait été fait jusqu'à présent. (...)

- Si la musique n'a pas un caractère sacré, par ses rythmes, par son développement, par son discours qui élève l'âme, il est inutile d'en faire, mieux vaut se consacrer à la chansonnette. (...)

- Je ne crois pas beaucoup à la possibilité de messes responsoriales, surtout dans notre pays où la musique a été exclue de l'université et de la vie scolaire en général depuis Napoléon ler. Si j'étais plus jeune, je me consacrerais à la formation de chorales; les JMF auraient mieux fait de créer des chorales plutôt que des lieux d'écoute : il vaut mieux faire de la musique, la fabriquer avec son organe le plus naturel, la voix, que de l'écouter passivement. Mais revenons à la messe responsoriale ; d'une part, je ne pourrais en écrire que si j'avais devant moi des gens sachant chanter, et d'autre part, il m'est impossible de le faire sur ces paroles en français que l'Église propose actuellement et qui sont le sommet de la laideur. J'ai pourtant essayé d'écrire quelque chose sur des textes que m'avait communiqué le supérieur de Taizé, beaucoup plus poétiques : je n'ai pas pu. (...)

- La musique est probablement le moyen idéal d'assurer l'unité universelle.

Et A. Jolivet termine sur une citation de la cosmogonie des Indiens Hopi considérés par les blancs comme les plus sauvages des Indiens :

L'essence de l'homme est sonore, le son engendre la lumière et l'esprit s'y manifeste.

L'impression qui se dégage de ces textes est singulière. Les problèmes existants sont présentés comme plus difficiles, plus subtils qu'ils ne le sont en réalité. Les solutions simples, apparentes, à portée de la main, semblent être ignorées, laissées dans l'ombre, ou même soigneusement écartées. Il est significatif que dans toutes les réponses (d'ailleurs intéressantes et profondes), n'apparaît jamais le mot ni la notion de «tradition », ni même un équivalent de cette notion. On peut croire que les personnes interviewées sont les premières à s'être posé sérieusement les questions débattues, que des réponses valables à ces questions n'ont pas déjà été envisagées et même résolues d'une façon pratiquement satisfaisante par certains de leurs prédécesseurs et contemporains. Certes en général ces derniers n'appartiennent pas à l'Église catholique romaine. Il s'agit de représentants d'autres grandes religions comme le judaïsme, l'hindouisme, le bouddhisme, et surtout de représentants des Eglises chrétiennes réunies sous le vocable «orthodoxe».

Il est significatif que dans le même numéro de la revue «Axes», la note bibliographique sur la musique sacrée hébraïque commence par la phrase : «On ne peut parler de la musique sacrée sans au moins évoquer les traditions musicales d'Israël» et finisse par la citation du Midrash : « Les consonnes ne sont que le squelette des mots, les voyelles leur donnant l'âme même de l'homme qui les prononce, mais le «niggoun» (cantilation traditionnelle) apporte aux mots que nous disons l'Esprit même de Dieu.»

Le même thème, celui de la «tradition», transmission ininterrompue d'un contenu en soi ineffable, rendu sensible par des formules d'un art d'apprentissage et de sélection sévère, est présent dans tous les articles sauf celui relatif à l'expérience de l'Eglise romaine... Est-ce propre à la doctrine ou à la «mentalité» chrétienne ? Non, car l'article concernant la musique dans la liturgie de l'Église orthodoxe est presque entièrement consacré à la «tradition» et à son actualisation nécessaire et possible. Est-ce propre à la mentalité romaine? Non, car le concile Vatican II, dans la Constitution liturgique, appelle à la «restauration de la Tradition» et en trace clairement les étapes.

Pourquoi les personnalités interviewées ne prononcent-elles jamais le mot de tradition? Pourtant un retour conscient à la tradition liturgique authentique donnerait des réponses simples aux questions présentées dans l'enquête comme complexes et ambivalentes.

1) «Participation de la foule», cette participation qui gêne les pères de Fatto et Martin, ainsi qu'André Jolivet... Tous les trois, musiciens par vocation, métier, sont arrêtés par «l'impossibilité de faire chanter aux gens des choses difficiles»... Cette attitude conduit, soit à l'utilisation de mélodies «simplistes », soit à l'abandon du principe de la participation. «Faire chanter une foule n'est jamais beau...»

Or il s'agit d'un malentendu. La vraie tradition - à laquelle d'ailleurs se réfère Vatican II - n'envisage nullement le «chant de la foule» (chant que, par habitude «classique», les musiciens se représentent sous forme de chansons, chorals ou pièces musicales), mais une «participation» du peuple au mystère de la louange et du sacrifice. Il s'agit de phrases brèves, confirmant les paroles chantées par les célébrants, ou leur donnant une réponse. Le «rôle sonore» du peuple peut - et la tradition n'exige pas plus - se borner à ces réponses, récitées sur des formules sonores simples mais jamais simplistes. Subsidiairement, le peuple (chorale et participants habituels) et non la «foule», peut chanter ou réciter le Credo et l'oraison dominicale. Le reste des chants prévus (fixes ou variables) doit être exécuté soit par un ou plusieurs chantres, soit par une chorale si possible exercée. Le peuple peut alors profiter de «l'écoute» : un musicien, conscient de la nature de l'action liturgique, peut faire de cette écoute silencieuse une voie s'ouvrant librement à l'action de la grâce, en apportant son concours qui sera une recherche de beauté.

2) Dans le domaine de la musique prévue par la vraie tradition pour cette écoute, le compositeur peut utiliser toutes les acquisitions de la technique musicale, pourvu qu'elles aient pour effet de libérer le participant, et de ne pas le «ravir», l'ensorceler ou l'exaspérer... Dans les grandes traditions (grégorienne, byzantine, ancienne russe d'avant le XVIIe siècle), le chant «à écouter» occupe une place prépondérante, et c'est dans ce domaine que les poètes-compositeurs (le divorce entre poète et musicien ne date que du XIVe siècle) ont créé les plus grands chefs-d'oeuvre de l'art liturgique.

Il n'y a aucune raison de ne pas reprendre la tradition malheureusement abandonnée depuis plus de trois siècles (acclamations simples pour le peuple et chants élaborés pour une chorale), et de créer des oeuvres destinées uniquement à l'écoute, mais cependant conformes au but libérateur du chant liturgique. Cela pourrait donner naissance, pourquoi pas, à de nouveaux chefs-d'oeuvre...

Contrairement à ce que l'on pense couramment, la théorie musicale actuelle permet de répondre beaucoup mieux aux exigences de la liturgie chrétienne que notre routine musicale classique absolument incapable de donner des bases valables et assez simples pour la sonorisation d'un office. À titre d'exemple, nous pouvons citer l'incorporation par la musique moderne des bruits dans l'arsenal des matériaux musicaux.

Grâce à cette incorporation, la difficulté pratiquement insurmontable de faire chanter le peuple «juste» et «ensemble », se trouve être atténuée, voire éliminée. Car une foule chantant un peu faux et pas tout à fait ensemble, produit un son musical intermédiaire entre le son musical classique et le bruit. Ce «son nouveau» qui possède une couleur particulière peut être admirablement exploité dans la composition d'un office, surtout en surimpression au chant relativement précis des chantres.

3) Il reste l'incompatibilité entre les goûts des musiciens (compositeurs et interprètes), d'une part, et de la «paroisse» concrète, d'autre part. Cette difficulté ne peut être surmontée que par une éducation, une réflexion liturgique surtout, mais aussi musicale et technique des deux parties. Une prise de conscience des exigences sévères et précises imposées à la musique par la Tradition à la condition qu'elle soit bien comprise rendra possible cette rééducation, plus facilement qu'on ne peut le croire. La pratique réfléchie et concrète des grandes traditions de musique liturgique est un chemin sûr vers cette compréhension et cette rééducation.

Ne pourrait-on pas espérer, par exemple, qu'un musicien moderne accompli comme Stockhausen, deviendrait un créateur «liturgique» authentique après un stage de plusieurs années dans un monastère où il participerait en chantant lui-même, à tous les offices, tout en s'abstenant pendant les heures de travail, d'écrire sa musique habituelle? Nous sommes persuadés que oui, et sa musique serait certainement plus «liturgique» que celle de Palestrina, des grands maîtres du baroque, et des épigones religieux du XIXe et du XXe siècle.

4) Dans l'enquête à travers les paroisses citée plus haut, il est justement remarqué que la partie musicale de l'office n'atteint réellement le participant que dans le cas où cet office a été préparé en collaboration entre prêtres et musiciens, «le chef de choeur jouant alors le rôle de médiateur entre le prêtre et l'assemblée». N'est-ce pas là une résurgence partielle de la tradition ancienne du diacre (trait d'union entre le prêtre et le peuple), dans laquelle on remplacerait le diacre par la chorale et son chef ? Certes oui. Mais la solution «traditionnelle» complète où le diacre dialogue avec le peuple, chorale incluse, cette dernière n'exécutant seule que les chants «à écouter», n'est-elle pas techniquement plus simple, et plus conforme à la dignité de l'office ?

Avant de conclure cet aperçu sur l'enquête menée par «Axes », soulignons qu'elle a été entreprise auprès de personnalités de formation purement française, et appartenant à l'Église catholique romaine en France. Il serait intéressant de poser les mêmes questions aux catholiques allemands, italiens, anglais...

Nous terminerons ce chapitre en évoquant un extrait de lettre (datée d'avril 1968), écrite par un prêtre catholique de race noire, de formation initiale également purement française mais ayant élargi cette formation par une descente dans les profondeurs de la culture orale africaine. Citons l'abbé Constantin Guirma, actuellement évêque de Kaya :

"Saintes et joyeuses fêtes de Pâques. Nous venons de célébrer une belle semaine sainte, intensément vécue avec nos paroissiens et tout à l'africaine, avec les adaptations qui s'imposent. (...) À la vigile pascale, nous avons pour la première fois, employé le texte mooré du Canon de la Messe, en mettant à la portée des fidèles la vénérable prière eucharistique de l'Église dans un beau et noble langage vivant, comme celui de la Bible, et dans cette prière, sans nous écarter du texte latin, nous avons repris des textes liturgiques orthodoxes que les Moosis emploient dans le déroulement de leur Sacrifice. Ce Canon est la mise en commun des travaux de nos différentes commissions diocésaines. Nos fidèles en sont heureux. C'est un plaisir de célébrer la messe ou même de l'entendre. Je vous dirai franchement que le texte mooré du Canon est plus beau, plus noble et plus parlant que le texte français. Un instituteur, ancien séminariste et fervent du latin, nous disait que le texte français a trop démystifié le Canon en un langage trop ordinaire, tandis que le texte mooré, dans un langage compréhensible, mais beau et africain, conserve au Canon son caractère sacré et de mystère".

La différence de ton avec ce que nous avons vu plus haut est significative. Nous ne sommes plus devant notre monde où l'on se plaint des incompatibilités, des incompréhensions, pour ainsi dire insurmontables, des textes imposés «d'une laideur et d'une platitude exaspérantes », des réunions où l'on cherche vainement à insuffler un esprit vivifiant, d'une musique qui - faute de pouvoir naître organiquement d'un texte lui-même impuissant - se cherche sans donner aux pratiquants l'équilibre et la force auxquels ils aspirent... Nous nous trouvons là devant un monde où, au lieu de s'évertuer à enfermer le verbe porteur d'une tradition toujours vivante dans le corset d'une langue et d'une musique absolument inadéquates à cette mission, on forge une «langue sacrée» en s'inspirant d'une tradition à la fois biblique et ancestrale de laquelle naît organiquement son propre support sonore : «sa » musique. On ne se plaint pas, on est heureux : «C'est un plaisir de célébrer la messe ou même de l'entendre »... André Jolivet a raison : les cultures dites «primitives» portent en elles des forces latentes que notre civilisation européenne livresque et, dirions-nous, «catégorique », ne possède plus. C'est peut-être le monde chrétien africain ou asiatique qui aidera en partie à reconnaî­tre et à régénérer certaines traditions perdues, à trouver au sein même des langues européennes affadies, des germes encore vivants d'un langage liturgique vrai.

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En 1970 se sont élevées en Occident certaines contestations quant au chant dans l'Eglise catholique romaine.

C'est à cela qu'a répondu alors brièvement ce «point de vue d'un chrétien orthodoxe ».


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3. IMPORTANCE DU CHANT LITURGIQUE POUR LE MONDE MODERNE

(Point de vue d'un chrétien de l'Église orthodoxe)

Dans notre monde de 1969-1970, où la contestation des méthodes classiques, la participation de l'élève à sa propre éducation et à son instruction, et le rêve d'un enseignement rénové, non magistral et non didactique, ne sont pas simplement des notions à la mode mais représentent réellement des questions auxquelles il est nécessaire d'apporter une réponse, le problème de la musique liturgique acquiert un caractère grave et actuel pour la conscience d'une communauté de croyants, et surtout pour la conscience d'un musicien croyant possédé par l'esprit de créativité.

En effet, il ne s'agit plus d'embellir seulement un culte admis, culte respecté pour lui-même et capable, par son prestige, de sacraliser l'art qui se met à son service, mais de retrouver un langage permettant, dans une assemblée, de présenter d'une manière non doctrinaire et non scolaire, mais vivante, un enseignement dont la profondeur dépasse les possibilités de l'exégèse purement verbale.

Or la musique est le type même d'un tel langage non figuratif, non directement suggestif, et agissant par associations à première vue peu apparentes, mais profondes et extrêmement puissantes. S'agit-il «d'inventer» de toutes pièces ce précieux auxiliaire de la connaissance, ou de le retrouver dans sa jeunesse en se penchant attentivement sur les traditions musicales léguées à nous par nos prédécesseurs ?

Les traditions du monde orthodoxe nous montrent un chemin particulier et, dans un sens, plus court, pour cette possibilité de participation sacralisante et éducative à travers le chant liturgique. En effet, ses traditions - malgré certaines apparentes déformations - ne l'ont jamais éloigné du principe de la liaison intime entre le discours verbal et le discours musical. Le fait qu'aucun instrument de musique n'a été admis dans le culte orthodoxe - les seuls matériaux utilisés étant la parole humaine amplifiée et enrichie par le souffle («l'esprit ») soutenu et contrôlé - prouve que ce principe originellement spontané et naturel à l'homme, était et demeure une des bases essentielles du chant liturgique orthodoxe.

Si l'on prend le mot «spirituel» dans le sens biblique judéo-chrétien (le souffle de Dieu agissant à travers l'homme global), on peut dire que la musique d'un culte chrétien se doit de posséder de tels caractères. Ceci est très important pour notre époque qui cherche à retrouver l'authenticité et les profondeurs de l'homme. Certains le cherchent dans l'exaspération de l'émotivité et des sens, survivance de notre romantisme lié à un certain exotisme, d'où, par exemple, le malentendu du jazz intégré à l'office. D'autres croient les trouver dans une intellectualité excessive, survivance de notre humanisme classique gréco-latin, d'où certaines recherches dans le domaine de la musique moderne abstraite ou encore un refus systématique de toute musique dans le culte.

Le retour à une technique musicale traditionnelle, dont les vestiges vivants subsistent dans le chant liturgique orthodoxe, ouvre un troisième chemin qui peut être commun au christianisme et au judaïsme authentiques : celui de la redécouverte de «l'homme global» un et équilibré, esprit et matière, intellect et sentiment, ni arbitraire ni asservi.

L'étude du chant liturgique orthodoxe ne prétend pas apporter une solution aux problèmes des autres cultes, mais, vue sous cet angle, elle peut être utile en attirant l'attention sur certaines lois générales qui semblent avoir été oubliées au cours des derniers siècles, et qui demeurent inhérentes à toute musique liturgique authentique.

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L'étude suivante, demandée en 1974 par la revue Axes, aborde, entre autres sujets, quelques points déjà traités plus haut, mais dans une perspective globalement liturgique. Elle reprend par exemple la «participation des fidèles», mais cette fois sur le plan de la seule musique. On y trouve donc une approche déjà plus précise de l'aspect spécifiquement musical du problème liturgique qui nous occupe.

Plus loin, le lecteur rencontrera, approfondi et développé, le si jet proprement «musical» qui, enfin, l'amènera à constater, dans la diversité, la pérennité du chant liturgique chrétien traditionnel.

 

4. LA MUSIQUE DANS LA LITURGIE DE L'ÉGLISE ORTHODOXE

Le thème demandé était : «Place de la musique religieuse dans l'Orthodoxie ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réponse à ce titre aurait été : «Cette place est pratiquement nulle...» En effet, les peuples orthodoxes ne possèdent pas «d'art religieux» comparable à l'art si magistralement développé en Europe occidentale : motets, cantates, oratorios, messes et autres offices considérés comme générateurs de formes musicales, ou encore dans le domaine des arts plastiques, entre autres les tableaux inspirés de thèmes religieux. La religiosité «personnelle» des orthodoxes a des contours trop vagues pour donner naissance à une construction artistique originale et valable. On ne peut pas considérer comme témoignages d'art religieux un opéra comme La ville invisible de Kitège ou les quelques chants de Noël ukrainiens comparables aux carols anglais, Nous sommes là dans le domaine de la légende ou du folklore.

Par contre, il existe, dans le monde orthodoxe, une réelle piété ecclésiale, profondément ancrée aussi bien dans la conscience que dans le subconscient d'une grande majorité. C'est cette piété, essentiellement «liturgique», qui a produit des oeuvres dignes de constituer un art original (icônes, architecture, chants). Ce n'est donc pas de «musique religieuse» qu'il s'agira ici, mais de la «liturgie-art» et de la place qu'y occupe la musique selon les divers râles des participants au culte.

- les chants ornés accompagnant une action sacramentelle (par exemple «l'hymne des chérubins» pendant la translation des dons depuis la prothèse jusqu'à l'autel) ; les chants variables des offices. C'est là que se manifeste par excellence le rôle «artistique» des chantres. En effet, toute la sève de l'art poétique et musical des créateurs de la liturgie se concentre dans ces chants-là. Les mélodies qui les supportent sont composées de formules appartenant à l'un des huit ensembles que sont les «huit tons ecclésiastiques». Chacun de ces ensembles contient trois types de formules (tropariques, hyrmiques et (stichérariques), le troisième type étant le plus développé[1] .

 

Le peuple royal

C'est à l'ensemble des fidèles et chantres qui constituent l'assemblée (le «peuple royal » dans la théologie orthodoxe) que revient l'important rôle multiple que l'on a trop souvent tendance à oublier :

- il confirme, par l'acclamation chantée «amen», les prières que le célébrant adresse à Dieu ;

- il retourne ses saluts au célébrant (par exemple : «Et à ton esprit !» en réponse à : «Paix à tous !» du prêtre) ;

- il renouvelle au célébrant, avant chaque sacrement, le mandat de l'accomplir au nom de l'Église (par exemple : «Cela est digne et juste ») ;

- il participe à la prière commune en chantant après chaque clausule de l'ecténie ou litanie : «Kyrie eleison », «Accorde Seigneur», etc. ;

- il exécute avec les chantres certains chants fixes tels que le Credo et la Prière du Seigneur, et participe (ce point est de moindre importance) aux reprises d'un chant variable quand celui-ci est répété plusieurs fois.

Il faut insister sur le fait que les cantilènes du clergé, des lecteurs, des psalmistes et du peuple, n'ont pas été consignées par écrit. Nous sommes dans le domaine de la tradition orale. C'est pour cette raison qu'il est difficile de dire dans quelle mesure les cantilènes actuellement en usage peuvent être considérées comme répondant à une tradition ancienne. Seuls les chants ornés destinés aux chantres ont été soigneusement fixés par des notations spéciales dès l'époque de leur composition ou à des époques où la tradition orale gardait encore son pouvoir de conservation exacte. Ces notations ingénieuses que sont les neumes rendaient fidèlement compte des particularités stylistiques de ces oeuvres d'art liturgique. Elles sont actuellement déchiffrées avec une exactitude suffisante. Par ailleurs, des transcriptions sur portées à quatre ou cinq lignes en notes carrées appartenant à la gamme tempérée et ayant entre elles des rapports de durée arithmétique binaire, ont été tentées dès le XVIIe siècle. Ces transcriptions ont, d'une part, permis à certains musiciens de faire un travail d'harmonisation assez convaincant. Mais, d'autre part, elles ont sérieusement brouillé les chemins de la recherche entreprise pour retrouver le style vrai et la beauté de ces chants à rythmes et à intonations délicates.

 

PLACE DE LA MUSIQUE DANS LES PRATIQUES ACTUELLES

DU CULTE ORTHODOXE

D'après les livres liturgiques, le rôle du chant sacré dans la liturgie reste inchangé à nos jours. Toutefois, la façon de célébrer les offices, et en particulier la liturgie eucharistique, étant fortement altérée depuis le XVIIe et surtout le XVIIIe siècle, l'importance relative des chants et leur mode d'exécution ont subi des modifications.

Les prières solennelles du célébrant étant progressivement devenues secrètes (seules les doxologies finales restent le plus souvent prononcées ou chantées à voix haute), la cantilène tend à disparaître. Seul subsiste le style d'acclamation brève utilisé aussi bien pour les bénédictions et les dialogues que pour les terminaisons des prières. Ce style est par ailleurs influencé par la nécessité d'amener naturellement la réponse qui suit l'acclamation. Or cette réponse n'est plus faite par le peuple mais par la «chorale », et ce, dans un style harmonique du XVIIIe ou du XIXe siècle, c'est-à-dire dans les modes majeur ou mineur. La délicate variété des inflexions modales (des modes autres que celui d'ut) encore présent dans certains offices bénédictins, se trouve, de ce fait, éliminée.

Le diacre, dont les litanies et les monitions ont, par contre, pris de l'importance, occupe une place prépondérante : celle d'un véritable «soliste ». Toutefois, il ne dialogue plus avec le peuple de Dieu, mais avec les chantres constitués en chorale ou avec un chantre seul. Si le diacre dialogue avec une chorale qui chante à plusieurs voix dans le style de l'harmonie classique, il chante ses litanies dans le même style afin que soit assurée la cohérence de l'ensemble. De ce fait, le style des litanies perd sa finesse modale, de la même manière que les bénédictions du prêtre perdent la leur. Si le diacre dialogue avec un seul chantre, le style modal peut être conservé, mais néanmoins la forme traditionnelle de dialogue entre un coryphée et l'assemblée n'est plus du tout respectée, même en apparence.

 

Les lecteurs et les chantres

En s'adaptant de la même manière aux règles de l'harmonie classique, les cantilènes utilisées pour les lectures et la psalmodie subissent la même évolution souvent appauvrissante. En ce qui concerne les chantres, jadis clercs mineurs et aujourd'hui choristes laïcs organisés en chorale (souvent professionnelle), ils font entendre, à la place des chants réservés au peuple et à celle des chants ornés destinés à accompagner les actions sacramentelles, des compositions d'auteurs divers, souvent de qualité moyenne et ne répondant que rarement aux exigences que nous avons précisées plus haut. Toutefois en ce domaine, à côté de compositions conventionnelles de remplissage, se rencontrent quelques vrais chefs-d'oeuvre dus aux auteurs russes, roumains et grecs des trois premiers siècles
[2]. Quant aux chants variables où se retrouve toute la richesse de la poésie classique ecclésiastique orthodoxe ainsi que celle de l'ancien chant traditionnel, ils sont souvent négligés dans les paroisses, ou récités rapidement sur une seule note par un lecteur.

Toutefois, certains monastères grecs, roumains et serbes, conservent un mode d'exécution traditionnel des chants variables. Ils se servent de mélodies antiques basées sur les huit tons liturgiques, de rythme libre et chantés à l'unisson. L'Église russe, par contre, suivie plus tard par les autres Églises slaves et par l'Église roumaine, crée dès le XVIIe siècle un style particulier pour l'exécution des chants variables. Les mélodies canoniques sont simplifiées et ajustées au style harmonique classique. Elles sont chantées à plusieurs voix, toujours en rythme libre mais dans un tempo rapide. Bien qu'ayant perdu sa saveur modale, cette musique s'avère efficace pour véhiculer les paroles de la prière ainsi que l'enseignement théologique contenus dans la poésie patristique. Elle entretient les participants à l'office dans un état certain de paix et de disponibilité. Toutefois, sa monotonie harmonieuse produit parfois un effet berceur; elle crée parfois plus une «atmosphère religieuse» qu'elle n'éveille la faculté d'attention.

 

ESSAI DE RETOUR AUX SOURCES ET PERSPECTIVES D'AVENIR

Dans l'effort entrepris actuellement par les confessions chrétiennes pour un retour vers des formes liturgiques vivantes, l'expérience de l'Église orthodoxe ne devrait pas être négligée. N'ayant jamais rompu - et ne voulant pas rompre - avec la Tradition (même si, sur certains points, cette tradition est voilée par des usages ne répondant plus à ses exigences foncières), il lui est plus facile qu'à d'autres d'en provoquer une résurgence qui ne soit pas seulement archéologique.

Or un effort courageux tourné vers le futur et alimenté aux sources de la liturgie patristique n'est-il pas nécessaire pour débarrasser les cultes chrétiens des excroissances étrangères qui semblent en passe de les étouffer ? Il ne s'agit pas seulement de celles des siècles passés, mais également de celles qui se développent partout en Occident depuis les réformes de Vatican II, réformes sages mais trop souvent mal comprises. Nous pensons, par exemple à certains procédés violateurs,«pollueurs» : le bruit (haut-parleurs, instruments percutants, chants criards), la participation forcée (utilisation «d'animateurs», chants dirigés par des instruments imposant un rythme entraînant préétabli, création d'une atmosphère mi-religieuse mi-magique), l'abus de verbiage (discussions, échanges de vues, exposés glissant souvent vers une prostitution du langage), etc.

Un office ramené consciemment à ses formes primordiales, restées peut-être plus vivantes dans le culte de l'Église orthodoxe, apparaît comme une solution qui permettrait de se libérer de cette violation insistante : par exemple l'office entièrement chanté ou cantilé élimine le style «verbiage» et le style «exposé doctrinal». L'absence d'instruments, ces violateurs de notre liberté intérieure, nous préserve d'un bruit excessif (que ce soit par l'orgue ou la guitare, l'effet reste presque toujours créateur en nous d'une attitude dictée de l'extérieur) et assure un état de disponibilité et de liberté intérieure. Si, dans la même perspective, nous reprenons attentivement les autres caractères spécifiques du chant liturgique chrétien traditionnel, nous constaterons qu'une musique possédant ces caractères représente une thérapeutique. Cette thérapeutique n'est-elle pas encore plus nécessaire pour notre temps sursaturé de bruits que pour celui où elle a été créée ?

Une nouvelle génération d'orthodoxes, aussi bien en Occident qu'en Orient, semble prendre conscience qu'un retour à des usages liturgiques authentiques - en particulier dans le domaine de la musique - est non seulement indispensable mais possible. Un travail sérieux appliqué à la vie liturgique réelle est actuellement poursuivi dans l'Eglise orthodoxe, surtout en Occident. Dans les pays de l'Est, la lutte pour la pureté liturgique a, pour des raisons facilement explicables, un caractère par excellence conservateur, celui d'une fidélité inconditionnelle aux usages les plus récents transmis par la génération précédente et considérés comme seuls valables. Un phénomène analogue est observé dans les paroisses classiques des différents groupes d'émigrations. C'est dans les milieux et les institutions entrés nouvellement dans la communion de l'Eglise orthodoxe que le retour à une liturgie traditionnelle, débarrassée des déformations des derniers siècles, trouve un sol fertile pas encore contaminé par les diverses pollutions qui nous étouffent actuellement. Certaines de ces déformations tombent d'elles-mêmes : les grandes prières du célébrant retrouvent leur caractère public, ce qui l'oblige à retrouver le style de la cantilène oratoire : le peuple de Dieu cesse également d'être muet et sa participation rend aux réponses leur vigueur antique. L'absence d'instruments protège de la pollution par le bruit ; elle permet d'atténuer la prédominance de l'harmonie classique et celle des rythmes contraignants; elle conduit naturellement à la résurgence des sonorités et des formules mélodiques modales ainsi qu'à la formation de rythmes issus librement du discours lui-même. Le chant liturgique regagne ainsi progressivement les qualités que lui ont assigné les créateurs de la liturgie.

Ces tentatives, d'ailleurs couronnées d'un certain succès, ne sont-elles pas plus révolutionnaires, plus courageuses, que la banale et trop facile adaptation du style liturgique au goût du «monde» ? Il est, en effet, beaucoup plus révolutionnaire, beaucoup plus difficile pour tous, aussi bien pour le compositeur que pour les exécutants, de s'affranchir entièrement du service des instruments que de remplacer un type d'instruments par un autre (comme l'orgue par la guitare ou par des appareils électroniques). Il est plus révolutionnaire, plus difficile d'oser trouver des cantilènes épousant la langue vivante utilisée et de les appliquer pour le rehaussement et la sanctification de cette langue, que d'abandonner le principe de la cantilation des textes sacrés sous prétexte de caractère périmé des formules latines ou anciennes russes, et de présenter ces textes sur le ton des conférences ou sur celui d'une lecture d'un article de journal.

Ces efforts «révolutionnaires », modestes mais qui ont le mérite d'exister, localisés encore dans un secteur relativement restreint d'une des confessions chrétiennes, ne pourraient-ils pas servir d'indication valable sur le chemin de régénération de l'art liturgique dans le plan oecuménique ?

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Nous venons de voir que, dans l'action de la liturgie orthodoxe, aucun des «acteurs» ne s'exprime autrement que par le chant. Mais le choeur, à qui est dévolu le chant le plus élaboré, n'est ni un super-clergé ni un super-laïcat. Son rôle, à la fois complexe et clair, est pourtant mal défini. Il s'apparente, nous le verrons en note à la fin de ce chapitre, au rôle des iconographes qui, eux aussi, occupent une place difficilement définissable.

C'est à ce cas particulier des chantres qu'a été consacrée la conférence faite en 1977 à l'Institut orthodoxe Saint-Serge de Paris, dans le cadre de la «Semaine d'études liturgiques» annuelle.


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5. RÔLE DU CHŒUR DANS LA LITURGIE CHRÉTIENNE

I - RÔLE DU CHŒUR

 

tel qu'il est directement défini par les documents canoniques, et plus généralement

par tout document parvenu jusqu'à nous, précisant les institutions liturgiques

Aucun document, jusqu'au IVe siècle, ne mentionne la schola ou la chorale comme «acteur» dans la liturgie. Les grands recueils, tels que la Tradition apostolique, les Règles apostoliques, le Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ, n'en soufflent mot.

A partir du Ve siècle, les documents ecclésiastiques commencent à parler de la schola, c'est-à-dire d'école monastique ou cathédrale, destinée à préparer les personnes chargées d'exécuter, seules ou en groupes, certains chants inexécutables par le peuple. Toutefois, ces documents précisent surtout l'organisation matérielle et les méthodes utilisées dans ces écoles. Aucune définition précise du rôle liturgique des personnes ainsi formées n'a pu être trouvée encore à ce jour dans les textes de caractère canonique de cette époque. On a l'impression de se trouver devant un état de fait que l'on peut constater (nous verrons comment dans la seconde partie de cette brève étude), et non d'une institution répondant à une nécessité théologique propre à la structure de la liturgie elle-même.

Le même phénomène se poursuit au VIe siècle. Saint Germain de Paris, par exemple, ne connaît pas d'autres «acteurs» dans la liturgie que l'évêque célébrant, le clergé et le peuple, ce qui est d'ailleurs explicable. En effet, la langue entendue et chantée au cours des offices est encore, dans l'ensemble du monde chrétien, compréhensible par tout fidèle. L'Église veille encore sur le principe d'une liturgie en langue du pays. Ainsi, la koïné, le grec dans lequel sont rédigées les Saintes Écritures et les textes liturgiques primitifs, une fois devenue incompréhensible pour la plupart des non lettrés de la partie occidentale de l'Église, est remplacée dès la fin du IIIe siècle par le «latin d'Église », langue très proche du latin parlé aussi bien à Rome qu'en Italie, en Gaule et en Afrique du Nord. La participation spontanée du peuple reste tout à fait possible. La démarcation entre un choeur chantant en langue étrangère (sacrée) et le peuple - capable seulement d'écouter sans comprendre le sens exact des paroles et, de ce fait, de ne participer qu'émotionnellement et souvent pas du tout à l'action liturgique - n'est pas encore tracée. Cette action peut encore trouver son expression plénière sans intervention de l'intermédiaire entre le clergé et le peuple qu'est la Schola ou choeur ou chorale.

Cet intermédiaire n'est pas encore indispensable dans l'accomplissement du culte, il n'en représente qu'un ornement. Or, la législation ecclésiale ne donne de définition précise à un rôle liturgique que s'il est indispensable. Ainsi, les rôles de l'évêque et du clergé majeur sont-ils définis avec grande précision. Les écrits canoniques, qu'ils soient de provenance orientale ou occidentale, sont d'accord sur ces définitions. Les clercs des ordres mineurs et leurs rôles sont moins bien définis. Les différents écrits canoniques ne sont même pas d'accord sur le nombre de ces ordres. C'est ainsi, par exemple, que les portiers, les exorcistes, les acolytes, ne sont mentionnés que dans certains écrits. Ils ont complètement disparu dans l'Église byzantine, et ne restent présents que théori-quement jusqu'à nos jours dans l'Église de Rome. Dans toutes les sources, seuls sont mentionnés le lecteur et le sous-diacre aux rôles respectifs nettement définis.

Il existe en plus, dès cette époque, parmi les desservants du culte, un personnage hybride, parfois clerc, parfois laïc. C'est le chantre, le «psalmiste ». Certaines décisions des conciles le placent dans le clergé mineur, entre le portier (1er degré) et le lecteur (3e degré). D'autres lui dénient tout caractère clérical défini. Nous reviendrons à ce personnage dans le second chapitre, car les décisions de l'Eglise à son égard nous aideront à découvrir indirectement le rôle du choeur. Pour l'instant, gardons-nous de conclure que l'absence de textes précisant ce rôle signifie que la question ne s'est pas posée pratiquement, existentiellement, à l'Eglise dès l'époque de Constantin le Grand.

La situation change sensiblement avec l'époque carolingienne, tant en Orient qu'en Occident.

 

Le monde occidental

En Gaule, par décret de Pépin le Bref, l'ancien rite de ce pays, déjà organiquement assimilé et aimé par la population et le clergé local, est remplacé par le rite romain qui devient celui de tout l'Occident. Dans les pays germaniques, les populations sont converties massivement et reçoivent, avec le baptême, un rite tout fait en une langue étrangère imposée de l'extérieur. Dans les pays de langue latine, la langue parlée commence à évoluer et passe progressivement du bas latin aux dialectes romans.

Le latin devient la langue de l'Eglise et des lettrés. La démarcation entre le «peuple royal» (agglomérat de personnes plus ou moins bien christianisées et parlant des dialectes divers) et le clergé (groupe de personnes lettrées possédant la langue commune au monde cultivé représenté par l’Eglise) devient réelle. Un intermédiaire est indispensable : ce sera le chœur.

 

Le monde oriental

Dans le monde oriental, le problème d'une langue liturgique unifiée ne se pose pas. Chaque peuple entrant dans la communion de l'Eglise reçoit les livres sacrés et les textes liturgiques en une langue suffisamment compréhensible pour assurer la participation du peuple. C'est le cas, par exemple, des peuples slaves. La nécessité d'un «choeur» n'apparaît pas au niveau des chants de l'ordinaire : dialogues du célébrant avec l'assistance et textes invariables des offices, qui peuvent être retenus par coeur et exécutés par les fidèles. C'est la difficulté d'exécuter les textes variables de plus en plus développés et contenant les trésors les plus riches de la poésie théologique et de la mélographie de l'Eglise - impossible à retenir par coeur - qui rend indispensable l'existence d'un choeur organisé.

 

En Orient et en Occident

Aussi bien en Orient qu'en Occident, on peut donc affirmer que, dès la fin du VIIIe siècle, le choeur est devenu un acteur indispensable à l'action liturgique dont il n'est plus seulement un simple embellissement.

On pourrait s'attendre à ce que la législation ecclésiale, voire impériale, définisse positivement le rôle de cet agent devenu indispensable. Il n'en est rien. De nombreuses décisions des conciles oecuméniques, des papes et des conciles locaux, réglementent - comme dans la période précédente - la formation préalable, la vie, les obligations et les droits des membres de ces groupes appelés schola, choeur ou chorale. D'autres textes, encore plus nombreux, dénoncent les abus de tous ordres constatés dans ces groupes, et précisent les sanctions destinées à les réprimer; le rôle positif de la schola dans l'action liturgique reste légalement imprécis.

La situation demeure la même à travers les siècles jusqu'à nos jours. En Occident, par exemple, la Constitution «Docta SS. Patrum» de Jean XXII (Avignon, 1324), texte capital pour la connaissance de l'état de la musique liturgique dans l'Europe du XIVe siècle, les dispositions du concile de Trente, la législation de Benoît XIV et celles des papes du début du XXe siècle, ainsi qu'en Orient les actes de conciles locaux (en Russie celui des Cent chapitres au XVe siècle et celui de 1656) et d'autres textes promulgués jusqu'à nos jours, partent de la constatation que l'institution appelée Schola ou choeur existe, qu'elle sert à embellir l'office, et qu'elle est à l'origine de nombreux abus contre lesquels il faut lutter tout en se gardant de la supprimer.

Il faut attendre la Constitution de Vatican II pour trouver un semblant de définition, sinon du choeur, du moins de la musique dans l'action liturgique : «... Le chant sacré lié aux paroles (...) fait partie nécessaire intégrante de la liturgie solennelle» (Chap. VI, «La musique sacrée »). Le dernier mot : «solennelle» réduit toutefois la portée générale de cette affirmation.

Nous sommes obligés de conclure qu'une définition explicite du rôle du choeur dans la liturgie ne se trouve pas dans les documents officiels. Il faut chercher cette définition ailleurs.

 

II - RÔLE DU CHŒUR

tel que nous pouvons le connaître indirectement à travers les documents

où sont décrits des offices vécus par leurs contemporains, ainsi qu'à travers

les documents canoniques qui, sans donner de définition de ce rôle, visent à le réglementer

 

Jusqu'au IVe siècle

Jusqu'au IVe siècle, pas plus que les documents canoniques, les descriptions d'offices vécus ne font allusion à un «choeur». L'évêque et le prêtre célèbrent, le diacre fait son office d'ordonnateur, le lecteur lit les Écritures et l'assistance chante. Il est presque certain que ce chant se borne aux dialogues avec les célébrants, et aux acclamations ponctuant la récitation des psaumes choisis, chantés par un soliste. Qui est ce soliste? Éventuellement un diacre, un lecteur ou un autre membre du clergé, mais souvent un personnage dont nous avons déjà parlé dans notre premier chapitre : le chantre. Si le diacre ou le lecteur chante un psaume, c'est en surcroît de son rôle canoniquement bien défini. Le chantre, lui, est spécialement destiné à chanter. Il est choisi pour ses qualités «artistiques» : il doit pouvoir chanter les psaumes de manière à être compris de tous, et à «délecter les oreilles des fidèles et élever leur esprit vers Dieu ». Son chant, le plus souvent, sera une improvisation liée, composée à partir de formules traditionnelles consacrées. C'est un charismatique. Il est un peu gênant... On veut l'honorer en lui réservant un rang dans la hiérarchie, et on craint en même temps de trop le lier par des obligations canoniques qui résulteraient de son incorporation dans le clergé. Nous observons donc, pendant les quatre premiers siècles, la présence de deux «acteurs liturgiques» dont le rôle sera plus tard assumé en partie par le choeur : le peuple royal, élément stable de base, et le chantre, élément inspiré.

 

A partir du IVe siècle

Dès la fin du IIIe siècle et surtout après l'Édit de Milan (313), les descriptions font apparaître dans les offices des cathédrales et des paroisses, entre le clergé et l'assistance, un groupe d'ascètes, hommes et femmes, représentant pour ainsi dire la partie consciente du peuple qu'il entraîne à répondre au célébrant et à chanter les acclamations. De plus, ce groupe commence progressivement à réaliser le chant antiphoné à double choeur, adopté dès cette époque par la partie orientale de l'Église et un peu plus tard par sa partie occidentale.

Les groupes d'ascètes ainsi formés se séparent assez rapidement des églises paroissiales et se fixent dans des lieux spécialement choisis pour une vie de prière. Nous assistons à la naissance du monachisme. Les monastères de vie communautaire cultivent le chant antiphoné qui nécessite la formation de deux choeurs monastiques dans chaque communauté. On observe dès ce moment la création d'écoles monastiques enseignant aux frères et soeurs l'art de lire et de chanter les textes liturgiques.

Parallèlement, les cathédrales et paroisses, privées du concours du groupe des ascètes, cherchent à les remplacer soit par un ou plusieurs chantres attitrés, soit par les choeurs d'un monastère voisin, souvent créé spécialement à cet effet (c'est le cas de la basilique du Latran à Rome). Cette recherche est secondée par les efforts de l'Eglise pour utiliser à son service, en les canalisant, les qualités de mémoire et de spontanéité des enfants. Des évêques, tels saint Augustin, et des prêtres prennent chez eux de jeunes enfants qu'ils se chargent d'entretenir et d'instruire dans la foi chrétienne en les introduisant dans la vie liturgique. L'existence de ces «pusinni» est déjà attestée au IVe siècle à Jérusalem par Ethérie. Leur participation à la liturgie est mentionnée dans les sermons de saint Augustin et dans de nombreux documents papaux, ainsi que plus tard par saint Germain de Paris. Les enfants ainsi éduqués sont élevés au grade de lecteur dès l'âge de 6 ans, et prennent effectivement part à l'action liturgique en lisant et en chantant. C'est le cas de saint Athanase le Grand.

Dans les grandes villes comme Constantinople ou Rome, ces initiatives donnent naissance à des institutions appelées «schola lectorum », mentionnées dans de nombreux documents à partir du Ve siècle. Avec le développement progressif du chant orné dans les offices, la «schola lectorum» fait bientôt place à la «schola cantorum» ou à des institutions analogues. Probablement avec Grégoire le Grand et certainement avec ses successeurs immédiats, la «schola cantorum» devient à Rome une institution parfaitement définie et organisée. Elle est composée non seulement d'enfants, mais d'un groupe de chanteurs adultes - le plus souvent des clercs - et dirigée par un préchantre qui devient un dignitaire de l'Eglise.

Constantinople précède Rome dans cette évolution; ainsi sous Justinien, la cathédrale Sainte-Sophie possède déjà une école et un ensemble de chantres (vingt-neuf hommes et des enfants) qui se consacrent exclusivement à cette fonction liturgique. On voit le chantre inspiré des premiers temps remplacé progressivement par un groupe de techniciens du chant qui commence également à assumer le rôle de l'assemblée.

L'époque carolingienne est riche en descriptions d'offices somptueux célébrés à Rome, à la cour impériale et dans les grands monastères (comme Saint-Riquier). Dans toutes les cérémonies, la place occupée par le choeur (la schola) est éminente.

Pour les raisons déjà signalées dans le premier chapitre, l'existence de ce choeur est devenue une nécessité et, en plus, signe de progrès culturel. Le chant liturgique a atteint son âge d'or. Il est un art accompli, il peut même - chose nouvelle - être consigné et conservé sous forme de manuscrit. Il est cultivé et exécuté par des artistes longuement et minutieusement préparés à leur fonction (neuf ans minimum). Ces artistes, ce choeur, ont presque entièrement absorbé, dans les offices solennels, le rôle du peuple royal et une partie de celui du chantre. Certes le soliste subsiste toujours, mais il n'est plus qu'un membre du chœur, un de ses dignitaires ; son rôle d'improvisateur charismatique a presque complètement disparu.

Il semble néanmoins que dans les paroisses des pays latins et romans ainsi qu'en Orient, les chants de l'ordinaire continuent à être exécutés par un groupe de fidèles fervents, une sorte de grand choeur, les pièces délicates des chants variables étant strictement réservées aux chantres. Cet état de choses reste conforme à la structure liturgique traditionnelle.

 

Polyphonie

Un fait nouveau apparaît en Occident à la fin du XIIe siècle ; la pénétration de la polyphonie savante dans les offices. L'École de Notre-Dame (Léonin et Pérotin) applique cette nouvelle technique au chant variable, surtout au graduel qui représente déjà dans la tradition grégorienne un élément de musique pure, un temps d'écoute et de méditation. Cette Ecole ne touche pas les chants de l'ordinaire. C'est une innovation enrichissant les offices sans nuire à leur structure traditionnelle.

Tout autre est le bouleversement qui survient dès le XIVe siècle. C'est l'apparition des «messes polyphoniques », c'est-à-dire de la mise en polyphonie des chants de l'ordinaire. La messe de Tournai, et ensuite celle de Guillaume de Machaut, ouvrent une époque tout à fait nouvelle pour la musique liturgique et par conséquent pour le rôle du choeur dans la liturgie.

La liturgie eucharistique (messe) et ensuite les grands offices comme les «vêpres solennelles », le Te Deum, les «Ténèbres» par exemple, deviennent très rapidement des formes musicales servant de prétexte et de cadre pour la création et le développement d'un art nouveau : notre musique européenne occidentale.

Une évolution s'est accomplie : la musique liturgique qui, initialement, représentait une force sacralisante et approfondissante de la parole qu'elle véhiculait, est devenue un art autonome avec ses problèmes techniques et ses buts propres. Ce sont maintenant les paroles et les formes sacralisées par l'usage qui serviront à donner à cet art - en soi neutre - son aspect religieux, sacré. Il n'est pas déraisonnable de supposer que cette évolution transforme l'attitude de l'Eglise et de la société vis-à-vis du choeur. En effet, si la tâche de la musique n'est plus avant tout la sacralisation de la parole, il est normal d'accepter d'une part des rythmes et dessins mélodiques différents de ceux nés de la cantilation, et, d'autre part, comme collaborateurs, des instruments de musique, d'autant plus que ceux-ci répondent souvent beaucoup mieux que les voix humaines aux exigences des techniques nouvelles.

Le choeur, ensemble de clercs chanteurs éduqués dans le respect de la parole, évolue vers ce que nous pouvons appeler «chapelle », ensemble de musiciens (chanteurs et instrumentistes) instruits des techniques de ce qu'on va appeler au XIXe siècle : la «musique pure».

Un témoignage clair concernant cette époque de transition est donné par la Constitution «Docta SS. Patrum» de Jean XXII. Nous entrons dans une période où la musique de l'Église en Occident commence à vivre sur deux plans se recoupant à peine. D'une part, la «musique figurée» se développe indépendamment de la Tradition. Le premier de ces plans devient celui des «conservateurs », résignés à abandonner toute évolution organique créatrice. Le deuxième devient celui des novateurs, de «l'ars nova» en évolution permanente, s'immisçant de temps en temps dans celui des conservateurs pour les tirer de leur prétendue pétrification.

Il faut faire très attention en étudiant les textes canoni­ques et juridiques postérieurs au XIVe siècle relatifs à la musique d'Église, et ne pas perdre de vue que seule la musique figurée est appelée «musique». Les cantilènes du clergé et les chants traditionnels non «composés» par un «musicien» restent du domaine des conservateurs et ne sont pas traités sous le vocable «musique» dans ces textes.

En Orient, aucune évolution dans le domaine de la musique d'Église, analogue à celle du XIVe siècle occidental, ne peut être observée. Toutefois, les descriptions des usages du XIVe siècle font apparaître aussi bien à Byzance qu'en Russie une simplification des rites par rapport à ceux du Xe siècle. Une explication de ce phénomène doit être recherchée dans les bouleversements politiques subis au XIIIe siècle : prise de Constantinople par les Croisés (1204) et invasion des Mongols en Russie (1240). Ces bouleversements conduisent à une certaine perte de splendeur extérieure, à un appauvrissement matériel compensé par un accroissement de l'intensité de la vie spirituelle. Ainsi la description commentée par Cabasilas (1322-1395) d'une liturgie de paroisse, nous montre un office dont les textes sont déjà identiques à ceux de la liturgie selon saint Jean Chrysostome telle qu'elle est célébrée actuellement en Grèce et dans les pays slaves, mais dans laquelle ne figurent que deux «acteurs» : le prêtre et l'assistance. Le choeur n'y est pas mentionné, pas plus que le diacre. Serions-nous ramenés à la simplicité des premiers siècles ? Ce n'est pas sûr, mais on peut conjecturer que la participation vocale de l'assemblée reste encore vivante au XIVe siècle.

D'autres descriptions suivies de commentaires et de recommandations d'ordre pratique, montrent que les chants variables (tropaire, kondakion, etc.) doivent être exécutés par les chantres qui ne seront pas nombreux afin que les paroles soient «distinctement entendues». La présence d'un psalmiste ou d'un groupe de chantres dirigé par lui semble requise.

Au XVe siècle, après la chute de Constantinople (1453), le centre de gravité de la vie ecclésiale se déplace à Moscou, «troisième Rome », où la culture du chant liturgique occupe déjà une place prépondérante. Nombreux sont les documents qui mentionnent les écoles et les noms des maîtres de chant.

Ne suivant en aucune façon l'évolution qui s'est produite à partir du XIVe siècle en Occident où le «chant traditionnel» est devenu la part des conservateurs, ces maîtres développent les éléments hérités de leurs prédécesseurs des XIIIe et XIVe siècles. Il n'est pas question de la naissance d'un art nouveau, d'une musique indépendante de la tradition. Bien au contraire, cette tradition est étudiée et développée jusque dans ses conséquences dernières, pour culminer à la charnière du XVIe au XVIIe siècle, à l'apogée de l'art du chant liturgique russe.

Le travail du chantre (exécutant et compositeur) est très apprécié. Le groupe qu'il forme autour de lui dans un monastère ou une cathédrale sera appelé «les chantres». Sous Ivan le Terrible et ses successeurs, les « chantres du Tsar» jouissent d'une renommée éclatante. C'est une formation de clercs mineurs destinés uniquement à assurer les chants de la chapelle du Palais et de la cathédrale de l'Assomption.

Il est difficile de préciser quelle partie de l'office était assurée par ces chantres. Restait-il une place pour le chant des fidèles ? L'amour des Russes pour la splendeur réglementée des actions sacrées pousse à répondre : non. Toutefois, un document du XVIe siècle récemment découvert montre que le chant du choeur était discrètement doublé par celui de l'assistance, habitude que l'on observe encore parfois dans les églises russes.

En ce qui concerne les livres liturgiques édités depuis le concile de Moscou (1656), ils ne prévoient comme «acteurs» de liturgie que le clergé majeur, des lecteurs et deux choeurs, celui de droite et celui de gauche. Aucune allusion au peuple royal. Celui-ci est dorénavant représenté par les choeurs.

Le bouleversement profond dans la vie ecclésiale russe, produit par les réformes occidentalisantes de Pierre le Grand au seuil du XVIIIe siècle, entraîne une rapide dégénérescence du chant traditionnel et l'entrée triomphante du chant italianisant à quatre voix dans la pratique de l'Eglise, pratique qui continue à régner en maître jusqu'à nos jours. Les «chantres» sont remplacés par les «chapelles» (impériales, épiscopales, seigneuriales) formées de laïcs et dirigées par un musicien, lui aussi laïc (le «régent »), personnage aussi important et souvent aussi difficile à vivre que l'organiste en Occident.

Nous retrouvons en Orient, à partir du XVIIIe siècle, une situation analogue à celle qui règne en Occident depuis le début du XVe siècle. Mais revenons en Occident.

 

Renaissance et réforme en Occident

Les mouvements de la Renaissance humaniste et de la réaction du monde de la Réforme, trouvent le chant liturgique à peu près dans l'état où nous l'avons laissé au XIVe siècle. D'une part : une musique «traditionnelle» arrêtée en l'état où elle se trouvait à la fin du XIIe siècle, et des essais de création d'une musique accessible au peuple avec des tentatives d'utilisation de la langue du pays, surtout dans le domaine germanique. D'autre part : une musique figurée, un art de plus en plus accompli, exercé par des musiciens professionnels (chanteurs et instrumentistes) auxquels se joint - pour bientôt les dominer - l'organiste.

Le monde de la Réforme veut revenir à une simplicité primitive où les seuls acteurs célébrants seraient le ministre du culte et l'assistance. Les réformateurs tentent de supprimer aussi bien le chantre que la chapelle avec son orgue. Toutefois, en particulier à cause de la difficulté à entraîner l'assistance au chant collectif, l'orgue revient très rapidement. Les acteurs liturgiques deviennent : le pasteur, l'organiste et l'assistance. Bientôt la chapelle renaît aussi pour continuer l'oeuvre d'édification du grand art de la musique européenne classique commencée depuis le XIVe siècle sous les auspices de l'Église romaine. La contribution du monde de la Réforme en ce domaine est inestimable (Bach, Schütz, Haendel, etc.).

Le renouveau liturgique du XXe siècle en Occident amène l'Église romaine, dès la fin du XIXe siècle, à revoir les formes de sa, célébration pour la ramener à des modèles traditionnels. Le chant subit une révision parallèle. Le retour, même partiel, à un chant traditionnel, conduit à la formation de groupes de personnes décidées à étudier les caractères spécifiques de ce chant. Le personnage collectif du choeur apparaît à nouveau à l'horizon et le problème de son rôle dans la liturgie se pose de façon urgente. De même le personnage collectif du peuple royal et sa participation à l'action sacrée redeviennent une réalité dont on est obligé de tenir compte aujourd'hui.

En ce qui concerne les chapelles, leur travail dans la construction de la musique classique sous la tutelle de l'Église est terminé. La musique n'a plus besoin de s'insérer dans un office en le prenant comme forme, ni de se servir d'une église comme auditorium. Elle peut se déployer beaucoup mieux et plus librement dans une salle aménagée pour obtenir la qualité optima d'exécution.

L'Église, de son côté, a achevé son oeuvre d'éducation musicale des masses. La «grande musique », qu'un simple mortel ne pouvait entendre que grâce à l'Église et dans ses murs, est maintenant audible en concert puis en disque.

 

L'Orient et la Russie

En Orient, et en particulier en Russie, la Révolution de 1917 met fin à la période constantinienne de l'Eglise. Celle-ci est obligée de revenir aux formes plus simples et plus authentiques de la célébration, aussi bien dans les limites des frontières que dans l'émigration. Le mot, soutenu et sanctifié par le chant, reprend sa place prépondérante et dicte à ce chant de découvrir ses propres formes traditionnelles, souvent enfouies sous les scories déposées par les siècles. La question du rôle du chantre et du choeur dans l'action liturgique se pose, comme en Occident, d'une façon pressante et nouvelle.

Le choeur reviendra-t-il à ses rôles jamais officiellement définis, mais que l'on a pu découvrir à travers les témoignages historiques ?

- Être la partie consciente du peuple royal qu'il entraîne à participer au dialogue avec les célébrants, au chant des acclamations et des hymnes qui doivent être exécutés par l'assemblée.

- Exécuter les chants variables que l'assemblée ne peut pas retenir par coeur ou ne peut exécuter en raison de leur difficulté.

- Chanter les textes qui accompagnent les actions sacramentelles (tels que, par exemple, la Grande Entrée dans l'Eglise orientale, et l'Introït dans l'Eglise occidentale) ou ceux qui, par leur nature, sont destinés à être écoutés.

Un tel choeur devrait être formé des seuls membres de la paroisse ou du diocèse, et être instruit et dirigé par un musicien aimant et connaissant aussi parfaitement que possible le chant liturgique, cet art particulier, délicat et mystérieux. Il devrait être organisé de manière à éviter les abus reprochés par les textes canoniques aux choristes de tous les temps, en particulier l'attitude «d'artiste» extérieur à l'action liturgique. Pour terminer, signalons encore un rôle, ou plutôt une signification du choeur, en général passée sous silence. Déjà saint Ignace d'Antioche puis saint Denys l'Aréopagite suggèrent que le choeur représente les anges. Saint Jean Chrysostome et bien d'autres font également allusion à cette signification. La liturgie selon saint Jean Chrysostome le fait de façon claire : dans ce chant accompagnant la Grande Entrée des dons, elle fait chanter non au clergé ni à l'assistance, mais au choeur : «Nous qui, mystiquement, représentons les chérubins (...) ». Le choeur représenterait donc «les puissances célestes qui célèbrent invisiblement avec nous» (liturgie byzantine des présanctifiés selon saint Grégoire, pape de Rome), et nous ferait participer à la liturgie céleste.


Retrouver la source oubliée (9)

CHANT LITURGIQUE ET ICONOGRAPHIE

Dans leurs relations avec l'Eglise et le peuple royal, chant liturgique et iconographie offrent une analogie dont la particularité est qu'ils sont, l'un et l'autre, difficilement définissables.

L'Église n'a jamais su - ni peut-être voulu - attribuer aux chantres et aux iconographes une place dans la hiérarchie comme elle l'a fait pour les servants de l'autel. Comment, en effet, imposer des règles à l'inspiration? Et l'inspiration n'est-elle pas un élément constitutif essentiel de la démarche des iconographes comme des chantres ? D'une manière générale, l'artiste, mais plus particulièrement l'artiste-liturge, possède le don et la technique de combiner entre eux des éléments matériels simples tels qu'ils sont perçus par les sens, de façon à leur faire exprimer des choses complexes d'ordre spirituel.

Les règles techniques d'élaboration des icônes et des chants sont là avant tout pour canaliser l'inspiration, l'empêcher de s'égarer vers l'art pour l'art. L'Église n'impose pas de règles pour ce qui doit être fait, mais elle indique ce qui ne doit pas l'être. Toute la réglementation de l'Église à ce sujet est apophatique, c'est-à-dire négative.

Pour l'ouvrir aux choses spirituelles, l'art liturgique doit avant tout libérer l'homme de ses habitudes et des contingences du monde, et si certains procédés sont bannis du culte, c'est parce qu'ils ne conduisent pas à ces buts que l'Église recherche à travers son art spécifique. Pour l'iconographe, par exemple, l'épaisseur et l'opacité de la peinture à l'huile la rendent inadéquate à élaborer un objet de culte «transparent», tout comme la perspective du dessin classique, l'illusion de la profondeur et les jeux d'ombre sont proscrits, afin que la source éclairante, la lumière de l'Esprit, émane visiblement de l'icône même.

Quant au compositeur-liturge conscient, il doit s'interdire des sonorités évocatrices du quotidien contraignant et les formes de la musique profane qui exaltent des sentiments et entraînent au mouvement ou à la rêverie. Le chantre, lui, devra s'interdire certains modes d'expression, certaines modulations sentimentales, voire théâtrales.

Pour eux tous, quelle que soit la nature de l'inspiration ou son degré, une ascèse réelle doit sanctifier leur effort qui, pour une part, est d'aider les fidèles à accomplir leur propre ascèse.

C'est le rôle actif de l'inspiration artistique qui permet d'éviter au chantre ou à l'iconographe le piège tentateur d'attribuer à son action un caractère sacerdotal, de l'assimiler à une sorte de prêtrise : l'action du prêtre a une valeur en soi, indépendante de la personne qui la réalise. Par contre, l'art liturgique sonore et iconographique est tributaire d'un effort constant de recherche technique libératrice vers la disponibilité à l'Esprit.

Si ce rôle pouvait néanmoins être considéré comme proche d'une mission sacerdotale, ce ne serait que dans la mesure où il contraint corps et intelligence à ne pas accomplir des actes qui éloignent de la spiritualité. La recherche humble de cette disponibilité ouverte au souffle de l'Esprit est à l'opposé de la volonté suspecte de création d'une «atmosphère de prière» par l'art.

Le danger est double : il est, d'une part, de considérer l'œuvre liturgique iconographique et sonore simplement comme un art parmi d'autres, comme une capacité de combiner certains éléments d'une certaine façon pour obtenir certains résultats. Il est, d'autre part, d'exagérer l'aspect «sacerdotal» de l'art liturgique. Il s'agit de trouver un équilibre entre ces deux écueils.

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La rencontre, en 1965, des travaux du père Jousse, a été pour moi d'une extrême importance. La connaissance de ses écrits a réveillé en moi les problèmes pragmatiques qui s'étaient posés au cours de mes recherches dans le domaine de la musique liturgique, et en particulier du chant dans la liturgie : problème de l'oralité et problèmes de l'opposition entre l'enseignement par le son et l'enseignement par l'écrit.

Il m'a aidé à formuler les observations que j'avais pu faire moi-même sans toutefois posséder ses connaissances scientifiques, sur la nécessité de l'expression corporelle globale dans la liturgie, et sur l'importance et la nécessité de l'oralité dans l'enseignement liturgique.

C'est également grâce à ses découvertes anthropologiques que s'est éclairée pour moi l'aisance quasi congénitale avec laquelle, le plus souvent, le croyant occidental assimile la foi orthodoxe à travers l'enseignement vivant par la liturgie tel qu'il est préservé dans les églises d'Orient, méthode pédagogique héritée de la Synagogue, donc de Rabbi Ieshoua, le Maître.

Les divers écrits rassemblés dans cet ouvrage, et plus précisément ceux qui suivent, témoignent des fruits de cette rencontre providentielle. Ce que je m'efforçais de mettre en pratique dans mes recherches et mes compositions musicales se trouvait donc étayé par les lois scientifiques de l'anthropologie et en particulier de l'anthropologie judéo-chrétienne.

C'est encore sous le choc de cette rencontre que, peu après, en 1966, j'ai rédigé l'étude qui suit : «Tradition palestinienne et tradition française à la lumière des écrits du père Jousse ».

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B - Les créations du style oral

 

6 - TRADITION PALESTINIENNE ET TRADITION FRANÇAISE

À LA LUMIÈRE DES ÉCRITS DU PÈRE JOUSSE

A la lecture de mon article publié dans Combat du 20 août 1965[3] : Le français chrétien : nouvelle langue liturgique ?, un ami me fit parvenir le livre : Marcel Jousse, Introduction à sa vie et à son œuvre, paru en février 1965 sous la plume de Gabrielle Baron (éditions Casterman), et dont nous exposons brièvement la biographie en fin de ce chapitre, page 000. Il avait été frappé par les solutions que les recherches du père Jousse pouvaient apporter aux problèmes que je soulevais dans cet article.

L'oeuvre et la vie du père Jousse[4] présentent pour nous, orthodoxes français, un grand intérêt. D'une part, certaines conclusions théoriques auxquelles il aboutit, coïncident d'une façon étonnante avec la doctrine que notre Ecole s'est donné comme mission de restaurer. D'autre part, la loi du silence que, presque à l'unanimité, pratiquèrent (et pratiquent encore) les milieux du clergé «savant» (à l'exception de quelques autorités telles que Pie XI, le cardinal Bea, le père de Grandmaison), envers les découvertes de ce père jésuite révolutionnaire[5], ainsi que l'enthou-siasme qu'il soulevait entre les deux guerres parmi ses auditeurs et ses élèves, et l'intérêt soutenu qu'il rencontrait encore dans le monde scientifique non-confessionnel[6], présentent une analogie avec le sort des recherches de Monseigneur Jean, évêque de Saint-Denis (Eugraph Kovalevsky) et de son entourage.

Il nous semble donc très instructif d'exposer brièvement ici les démarches scientifiques du père Jousse, l'essentiel de ses découvertes et leur application aux problèmes religieux actuels auxquels nous, orthodoxes de France, sommes vitalement intéressés.

 

Culture orale

Le point de départ de toute la recherche du professeur Jousse est le désir de connaître l'humanité réelle de Jésus, Dieu incarné. L'image pieuse conventionnelle aussi bien que les reconstitutions arbitrairement historiques non religieuses camouflent, selon lui, le vrai visage du fondateur de notre religion et de notre culture : l'Enseigneur Jésus, Rabbi Ieshoua, homme réel, pédagogue génial.

Jésus a choisi sa mère, donc son milieu ethnique, une certaine forme de culture, une certaine forme de pédagogie : la culture et la pédagogie du milieu galiléen du premier siècle de notre ère. Or quelles sont les caractéristiques de ce milieu ? Il est rural, solidement formé et instruit par une sagesse millénaire traditionnelle, essentiellement orale. La langue parlée y est l'araméen.

D'où une première constatation : la prédication évangélique est une prédication de forme «traditionnelle» en langue vivante : l'araméen.

Le père Jousse s'impose donc, de prime abord, d'étudier les milieux ethniques de culture orale et leurs méthodes traditionnelles de pédagogie, et en particulier le milieu ethnique palestinien et par conséquent la langue araméenne. Cette évidence est, au fond, pour le monde ecclésiastique scolaire, une découverte (l'oeuf de Colomb...) :

prêtres, on vous fait pâlir dans l'étude du grec et du latin, et vous ne savez même pas la langue de Celui que vous considérez comme votre Dieu! Vous ne pouvez même pas entendre son cri de douleur, le dénier : Elâhi! Elâhi! Lamâ sabactani! Mon Seigneur, mon Seigneur, pourquoi m'as-Tu abandonné !..."

En araméen, non en hébreu.

Les structures culturelles et les méthodes pédagogiques des milieux de tradition orale reposent sur des lois générales de l'anthropologie humaine. Le père Jousse consacre donc la moitié de sa vie à la recherche scrupuleuse de ces lois. Ne résumons de ses découvertes que les quelques points utiles à notre sujet.

 

Mimisme

1) L'Anthropos est un être mineur dès son enfance. Laissons parler le professeur :

L'enfant « reçoit » par les gestes de tout son corps, instinctivement mimeur, les actions caractéristiques et les actions transitoires des êtres animés et inanimés du monde extérieur. En face du mimodrame de l'univers, le « composé humain » se comporte comme un miroir fluide et sans cesse remodelé.

L'enfant «enregistre» gestuellement ce mimodrame universel à la manière d'un film plastique, vivant et fixateur (...).

L'enfant «rejoue» mimiquement par gestes de tout son corps les phases de chaque interaction de l'univers. Ce qui s'est fait physiquement et inconsciemment dans l'univers se refait psycho-physiologiquement et consciemment dans l'enfant (dans l'être).

Ce rejeu des mimèmes s'exécute spontanément sous la forme intelligente et logique d'un geste propositionnel, généralement triphasé : «L'agent agissant sur l'agis»

Ces trois phases du geste propositionnel mimique sont nécessairement successives, mais elles sont aussi biologiquement imbriquées. Elles forment un «tout» musculaire et sémantique indéchirable.

Dès lors, la pensée vivante a son vivant outil de conquête, de conservation et d'expression du réel : le « mimage » ou langage par gestes corporels et manuels, mimiques et propositionnels.

C'est sur cette base intellectuelle et vivante du rejeu propositionnel mimique que devra être fondée toute la pédagogie anthropologique. La pédagogie sera désormais une mimo-pédagogie.

Le mimisme peut être subdivisé en cinémimisme et phonomimisme.Cinémimisme : rejeu des impressions assimilées visuellement, sous forme de gestes du corps, en particulier des mains
[7] si manifeste dans les jeux des enfants et dans le monde de communication par gestes, dans les pantomimes, enfin dans les mimogrammes ou dessins spontanés (écriture de l'enfant et de l'homme primitif[8]).

Phonomimisme : impressions reçues par le «radar» des oreilles, conservées puis restituées par la musculature laryngo-buccale (base du geste vocal, donc base de toute culture orale).

Comme le cinémimisme oculaire, le phonomimisme auriculaire se joue secrètement en geste microscopiques et sur des organes inaccessibles à l'observation d'autrui.

Par bonheur, le phonomimisme auriculaire a son amplifiante irradiation en écho sur la musculature laryngo-buccale. Le son qui s'est joué mimiquement et microphoniquement dans l'oreille interne a tendance à se rejouer mimiquement et mégaphoniquement sur les lèvres. C'est le « phonomimisme oral ».

 

Bilatéralisme

2) L'homme est un être bilatéral :

Par suite de la conformation bilatérale du corps humain, les gestes propositionnels de style corporel et manuel ont tendance à rejouer en se balançant rythmiquement deux par deux, plus rarement trois par trois. C'est la grande loi anthropologique du «parallélisme» des gestes propositionnels.

(Elle survit dans les danses et chansons populaires.) Cette loi s'applique aussi bien au cinémimisme qu'au phonomimisme :

Lorsque les balancements rythmiques sont transposés sur les muscles laryngo-buccaux, les gestes propositionnels restent balancés. Ils conservent aussi, forcément, leurs deux rythmes fondamentaux d'intensité et de durée. Mais les gestes laryngo-buccaux deviennent émetteurs de sons qui peuvent varier par leur hauteur et par leur timbre. Dans chacun des balancements des binaires et des ternaires oraux, nous aurons donc quatre rythmes : le rythme d'intensité, le rythme de durée, le rythme de hauteur, et le rythme de timbre. Selon les évolutions phonétiques propres à chaque langue, l'un ou l'autre de ces quatre rythmes omniprésents pourra devenir spontanément prédominant dans une langue donnée. Il tendra alors à imposer ses schémas régulateurs à toutes les propositions de cette langue. Étant plus automatique, il facilitera grandement l'improvisation, la mémorisation et la remémoration. Peu à peu se développera le mécanisme du « style oral rythmo-pédagogique» qui modèlera sur ses propres structures rythmiques les structures rythmiques de ses mélodies. C'est du tréfonds même d'une langue que jaillit originellement la mélodie[9].

 

Culture gallo-galiléenne

Après avoir établi expérimentalement ces lois essentielles et les avoir vérifiées sur certains milieux ethniques de culture orale subsistant de nos jours[10], le père Jousse les applique à l'étude des deux milieux ethniques de culture orale autour desquels s'est axée sa quête de vérité : la Galilée et les Gaules.

La parenté de ces deux cultures, parenté qui a permis en Gaule l'enracinement étonnamment rapide du christianisme par une implantation apostolique directe, constitue une autre découverte du père. Elle nous intéresse particulièrement, car elle étaie de bases scientifiques certaines de nos intuitions relatives aux fondements traditionnels de l'orthodoxie «française ».

La tradition orale gauloise
[11], avec son immense nombre d'éléments rythmiques mémorisés, a disparu sans laisser, de sa langue originale, une seule de ses triades.

La tradition orale palestinienne, au contraire, a non seulement survécu, à la fois en sa langue araméenne vivante et en sa langue hébraïque scolastique, mais elle s'est développée et consolidée à tel point qu'elle a fini par être elle-même mise par écrit.

D'où vient la différence ? Peut-être de la qualité de la résistance opposée à l'occupation ennemie.

Les Druides n'ont pas été intellectuellement et linguistiquement soutenus par la classe aristocratique gauloise dont les membres avaient été cependant admis à peu près seuls, et certains pendant vingt ans, à mémoriser les traditions ancestrales de la bouche de leurs enseigneurs. Avec une lâche promptitude, qui rappelle trop la «collaboration» qu'on a vue naguère, ceux qui devaient être les récitateurs gaulois sont devenus des rétheurs romains. Le lourd style périodique latin a étouffé la brève triade celtique. L'école déclamante a tué la forêt traditionnante.

Seuls, pendant quelques siècles encore, ces traditionalistes éternels et méprisés que sont les paysans, les pagani, ont fait se survivre à elle-même, sur leurs lèvres porteuses de proverbes, la langue gauloise des grands druides, ridiculement dégénérés en sorciers.

Puis tout le monde parla patois italiote. L'une des plus imposantes traditions orales du monde antique avait vécu. Le Romain fait le vide et le nomme paix.

Tout autre a été le sort de la tradition orale palestinienne, démocratiquement accessible à tous et repoussés par les aristocrates sadducéens.

... La victoire du milieu ethnique palestinien ne fut pas égocentrique. Bon gré, malgré, elle se réverbéra comme en un miroir, sur un autre milieu ethnique dont les coutumes traditionalistes étaient singulièrement analogues et semblablement menacées. Il s'agit du milieu ethnique gaulois.

Les derniers échos des immenses traditions orales druidiques allaient s'éteindre, même sur les lèvres des derniers paysans gallophones et porteurs des proverbes traditionnels.

Et voilà que de colline gauloise en colline gauloise, de bouche paysanne en bouche paysanne, commencèrent à se faire entendre les premiers échos d'une étonnante tradition galiléenne, oralement récitée en langue gauloise par de lointains envoyés, enseigneurs et interprètes.

Chose étrange ! Les formules récitées de cette annonce orale prenaient l'air familier des proverbes gaulois. Mais dans le rythme exsangue des triades celtiques, un sang jeune et brûlant paraissait s'infuser :

Demandez et vous recevrez,

Cherchez et vous trouverez,

Frappez et l'on vous ouvrira.

Lentement, calmement, non sans mûre réflexion, avec ce regret millénaire des traditions millénaires et incorporées qui fait toujours prendre les paysans pour des arriérés, pour des «paysans», vieux comme le pays, lentement, calmement, mais cette fois pour longtemps, peut-être bien pour tout le temps, les pagani gaulois se mirent à apprendre et à réciter les proverbes et les paraboles du petit paysan galiléen, si pareil à eux en gestes simples et en mots lourds.

Mais ce furent surtout les paysannes gauloises qui les apprirent le plus vite et les récitèrent le mieux, parce qu'elles les apprirent pour les faire apprendre dès l'enfance, à leurs fils et surtout à leurs filles, autour du foyer familial.

(C'est bien ainsi que le père Jousse apprit l'Évangile, de la bouche de sa mère, paysanne presque illettrée.)

En étudiant les méthodes pédagogiques palestiniennes, nous pouvons donc retrouver certains traits de la tradition gauloise perdue, au moins certaines formes de cette culture transformées par le christianisme, et son sang jeune et brûlant et devenues la tradition française.

 

Pédagogie palestinienne

Le milieu ethnique palestinien, aux premiers siècles de notre ère, est comme une immense maison paternelle de la Tradition, Tradition mise par écrit (en hébreu) ou demeurée orale (en araméen). Jour et nuit, l'occupation principale est la mémorisation rythmo-catéchétique et la transmission fidèle de la Torah (Instruction) et de son Midrash (Explication) pour la sanctification, à chaque instant, de la vie (Deut. 6, 6-8).

... Aux premiers siècles de notre ère, comme aux derniers siècles d'avant notre ère, et déjà probablement dès le temps d'Esdras, ce n'était plus l'hébreu qui était la langue « familiale», mais l'araméen. D'où la nécessité linguistique de décalquer oralement, en formules araméennes compréhensibles, les formules hébraïques de l'antique et immuable Torah mise par écrit.

... Ce décalque araméen, c'est le Targoûm ou Traduction. Demeuré oral pendant longtemps, le Targoûm n'a été officiellement mis par écrit que peu à peu, au cours des siècles (IIIe siècle après J.-C.). La crainte de le voir se perdre au milieu des terribles épreuves endurées par Israël, a été la cause principale de cette mise par écrit officielle d'un décalque araméen, primitivement et liturgiquement fait pour rester oral.

Opportunes épreuves, oserait-on dire, qui nous ont permis de posséder encore maintenant, et d'utiliser chaque jour davantage, ces traditions formulaires araméennes !

Dans ces traditions orales targoûmiques en effet, un rabbi Ieshoua de Nazareth et ses Talmids ou Appreneurs ont mémorisé oralement, dès leur prime enfance, et ont puisé dans leur âge mûr, les formules araméennes traditionnelles et les structures rythmo-catéchétiques de leur Besôretâ ou Annonce orale, doctrinale et historique.

... La méthode fondamentale de la tradition pédagogique palestinienne est la mise en oeuvre de la grande loi du mimisme humain, à la fois corporel-manuel, et laryngo-buccal
[12].

C'est la catéchisation, mot qui signifie étymologiquement en grec répétition en écho[13]. Les traditionalistes palestiniens sont des rythmo-catéchistes. En effet le rythme, à tous les degrés, vient prêter son adjuvant mnémonique à cette méthode qui s'appuie sur la mémoire intelligente et comprenante, méthode résumée dans la formule concise : Apprenez et comprenez

[14].

Le jeune Hébreu de l'époque du Christ reçoit son instruction première soit à la maison paternelle, soit à l'école obligatoire près de la synagogue, où l'abba (le père naturel) ou encore le rabbi (le père spirituel)[15] doit lui donner non seulement le pain de chaque jour, mais aussi et surtout le Pain qui est la vie du monde à venir.Ce pain à venir, c'est la tradition ancestrale éternelle, en même temps passée, présente et à venir : la Torah. Le jeune Hébreu doit la répéter après le maître, la retenir par coeur, littéralement la graver dans son être entier et en particulier dans sa musculature laryngo-buccale, la déguster, la manger, l'assimiler. C'est là où les recherches anthropologiques du professeur Jousse éclairent certains termes bibliques fondamentaux. Il introduit le terme suggestif de manducation de la leçon

[16].

Le jeune écolier (bera) apprend en psalmodiant et en se balançant rythmiquement d'avant en arrière (mouvement du soulèvement : fardeau) et de droite à gauche (balancement : joug) simultanément le texte hébraïque écrit et sa traduction orale araméenne (Targoûm) qu'il est obligé de prononcer sans regarder le texte.

Dans ces textes, tout est formulairement stylisé pour être plus facilement mémorisé. Tout est verbalement imbriqué pour être plus facilement déclenché. Tout est mnémotechniquement compté pour être plus difficilement omis.

Nanti de cet enseignement primaire, l'enfant porte en lui tout un arsenal de formules mnémotechniques, chacune finement ciselée par des siècles de pratique, qui, par simple rappel d'un mot, permettent de réveiller des associations très riches. Il est intéressant de noter que cet enseignement, tout en prévoyant l'art de vérifier sur un texte aide-mémoire hébraïque la fidélité de la récitation
[17], ne prévoit pas l'art d'écrire, réservé à ses spécialistes (seferistes). Ceci explique le fait, troublant pour nous, que le Christ et ses apôtres n'aient laissé aucun témoignage «écrit» de leur prédication en araméen.

Devenu adulte, l'Hébreu de la tradition orale continue son instruction. A la place de l'exercice quotidien de «mémorisation» scolaire, l'adulte participera aux exercices hebdomadaires de :

remémoration en hébreu (ou migrâ) ;

remémoration en araméen (ou targoûm) ;

explication en araméen (ou midrash).

Il fallait un cycle de trois ans et demi pour remémorer et expliquer seulement la Torah de Moïse !

«La remémoration, devenue liturgique, va naturellement avoir son rituel mélodique
[18] » comme suit :

On apporte le Sefer (rouleau sacré où est consignée la Loi) sur lequel se fait la remémoration. Sept lecteurs spécialisés (miqraïstes) «rythmo-psalmodient» chacun un verset de la Torah de Moïse en hébreu, et un huitième ajoute trois versets des Prophètes. A côté de chacun d'eux se tient un intermédiaire-interprète (paraclita-metourgemân) qui «décalque» immédiatement, en «écho récitationnel» et à voix forte, ce texte en langue araméenne.

Au premier lecteur (miqraïste), il est prescrit de ne pas quitter des yeux le texte sacré. Au traducteur, il est expressément interdit de le regarder :

Il ne faut pas que les auditionneurs puissent croire que le décalque araméen y est écrit.

Mais en récitant ce texte fidèle, d'une densité toute proverbielle, les auditionneurs-appreneurs veulent «comprendre». C'est à ce besoin de comprendre que vient répondre le commentateur (midrashiste), comme le traducteur (targoûmiste) faisait comprendre le lecteur (migraïste)
[19].

C'est à un abba ou rabbi inspiré que le chef de la synagogue s'adressait pour improviser avec autorité un commentaire en combinaison nouvelle de formules connues. C'est sous cette forme que le Christ et saint Paul interviennent directement dans la vie synagogale de cette époque.

 

Pédagogie du rabbi Ieshoua

La prédication du Christ était donc reçue par un milieu illettré (à notre point de vue de plumitifs et papivores), mais nullement inculte, bien au contraire remplis d'une sagesse terrienne naturelle (Galilée, terre de paysans et d'artisans...), tout particulièrement préparé à recevoir, à retenir et à mettre en pratique un enseignement qui se présentait comme une nouvelle synthèse, divinement géniale, de traditions jalousement entretenues : rythmo-récitation de formules anciennes et connues, rangées dans un ordre inattendu, et prenant un sens nouveau sous l'éclairage du «Récitateur divin ». Jamais un homme n'a récité comme cet homme...

Cela explique le miracle que fut l'assimilation presque instantanée (en trois ans) de son enseignement par ses disciples et sa transmission orale inaltérée
[20].En vue de l'instruction de ce milieu, Jésus «choisit» un nombre restreint de douze appreneurs dont Il avait reconnu les dons d'assimilation et de transmission pédagogiques (C'est moi qui vous ai choisis), en confiant à chacun sa tâche déterminée : ainsi l'enseignement du Targoûm élémentaire était confié à Pierre[21], à qui la promesse fut faite d'être le «pêcheur» d'hommes; l'enseignement du Targoûm supérieur à Jean, le «théologien», le «disciple préféré». Le père Jousse appuie sur le fait qu'il faudrait comprendre ce terme dans le sens de l'élève le plus doué «qui, pour un rabbi-professeur, devient tout naturellement son fils »[22].

Cette distinction entre Targoûm élémentaire et Targoûm supérieur explique la différence entre le style des trois premiers Évangiles et celui de l'Évangile de saint Jean, différence qui a soulevé des doutes sur l'authenticité du quatrième Évangile et fait couler tant d'encre chez les savants du siècle passé (en particulier Loisy).

C'est également en raison de cette spécialisation parmi les apôtres que, dans le récit de la Sainte Cène, saint Jean ne fait aucune allusion à la Coupe et au Pain. En effet, les faits et gestes du Seigneur lors de la dernière cène étant relatés par les Synoptiques (Évangiles de Matthieu, Marc, Luc), il suffisait à saint Jean de compléter le récit par la reproduction du dernier enseignement du Maître, ce Targoûm supérieur que seul «l'appreneur préféré» avait la mission de transmettre fidèlement par coeur.

Dans cette récapitulation finale se retrouve, de façon sublimée, la méthode palestinienne : le Christ révèle alors ouvertement pour la première fois, à ses disciples, le Père à travers lui-même, «Fils bien-aimé », et leur promet l'envoi d'un autre Paraclet, le Saint-Esprit, qui leur expliquera tout et les confirmera dans sa doctrine
[23].C'est également au cours de cette dernière soirée que les apôtres-appreneurs sont conviés d'une part à manger le Corps et le Sang de leur Maître sous forme de pain et de vin (d'après les Synoptiques), mais d'autre part également à absorber le même Corps et le même Sang par la manducation de la dernière leçon (d'après saint Jean). Cette forme complète de communion instituée par le Christ lui-même reste la forme idéale de toute assemblée liturgique.

 

Pénétration dans le monde hellénistique

La prédication personnelle du Christ se limitait au peuple élu. Le cas des apôtres est différent : ils vont prêcher dans les synagogues de la dispersion où, pour la majorité des fidèles, l'araméen n'est plus la langue vivante.

Dans ce cas, les deux premières étapes d'une réunion d'instruction restant les mêmes (remémoration de la Torah sur texte et traduction orale simultanée en araméen), la troisième, l'explication (midrash), se déroule de la façon suivante : le rabbi-commentateur récite son explication en araméen et un nouveau traducteur («autre paraclîta ») la traduit à la volée en grec.

Cette forme de prédication était maintenue même si le prédicateur lui-même connaissait la langue grecque. Précaution sage, car elle permettait d'exploiter toute la force pédagogique du style oral palestinien condensé en formules précises araméennes. La rhétorique grecque les aurait détruites. Pour leur conserver leur force, il fallait les reproduire oralement mot à mot.

 

Ecriture et Tradition

Cette observation est d'une importance capitale. Elle nous permet de nous rendre compte que les livres du Nouveau Testament, Évangiles et Épîtres, sont une mise par écrit sous l'inspiration du Saint-Esprit, de textes oraux araméens ne relatant que les faits principaux de la vie de Jésus et que les points essentiels de sa prédication et de celle de ses apôtres : ce qui est indispensable à notre salut.

Cette mise par écrit fut faite au moment où l'on commençait à craindre que la tradition orale araméenne ne se déforme par son extension chez les Gentils. Elle devait servir de témoignage, d'aide-mémoire. Il s'ensuit que la «lecture visuelle» de cet «aide-mémoire» ne peut être fructueuse qu'en liaison avec l'étude appliquée et tenace de la tradition orale qui, par un phénomène de transmission, se perpétue dans l'Église jusqu'à nos jours, comme le croit le catholicisme romain et orthodoxe
[24].

Voici encore une «découverte-évidence» du père Jousse. Elle oblige à repenser sur des hases toutes nouvelles et beaucoup plus solides le problème de l'Écriture et de la Tradition, soulevé par les réformateurs au XVIe siècle.

Si l'on admet les découvertes du père Jousse, il devient évident que les méthodes d'exégèses appliquées par les savants aussi bien incroyants que catholiques et protestants des trois derniers siècles portent à faux quand elles sont appliquées à l'étude de la doctrine chrétienne. Ces méthodes sont en effet construites et perfectionnées pour l'étude critique de textes littéraires «écrits» directement pour être lus et non entendus. Elles sont parfaitement valables pour l'étude de Platon, d'Aristote, et peut-être de certains textes des Pères de l'Église.

Par contre, tous les instruments forgés par cette méthode de critique littéraire n'ont aucune prise sur les textes résultant de traditions orales et fixées postérieurement par des écrits aide-mémoire. Notre culture scolaire gréco-latine «classique» n'apporte qu'une aide médiocre à l'étude de la tradition néo-testamentaire, et le plus souvent lui est même un obstacle.

C'est l'application systématique de ces instruments inadéquats qui, depuis le IIIe siècle, a créé une multitude de faux problèmes générateurs de graves malentendus (que le mouvement oecuménique actuel essaie de réparer sans toutefois abandonner franchement ces instruments qui sont à la base même des malentendus qu'on veut résoudre...).

Il suffit de citer les «problèmes» de «grâce et liberté», «oeuvre et foi», «Écriture et Tradition» (déjà évoqués), «présence réelle dans l'Eucharistie»... qui se résolvent d'eux-mêmes si l'on accepte la totalité de la tradition judéo-chrétienne initiale. Ainsi s'éliminent quelques faux problèmes moins connus
[25], par exemple : le pseudo problème littéraire posé par la critique biblique allemande qui met en doute l'authenticité des Épîtres de saint Paul en prétextant les variations de style d'une épître à l'autre ; or saint Paul dictait en araméen ses épîtres à ses nombreux traducteurs qui, chacun, possédait un style personnel apparaissant clairement dans la traduction littérale grecque. Seule l'Epître aux Hébreux fut «écrite» par l'Apôtre, et sa traduction grecque réalisée par conséquent d'après un texte écrit. Telle est l'explication du style grec élaboré de cette épître, qui élimine toute contestation sur son authenticité.

Ou encore le problème des «frères cadets du Christ », construit sur le mot «premier-né» présupposant un «deuxième-né». Or le mot authentique qui a été traduit en grec par le terme «premier-né» n'implique aucune notion de numérotage en araméen, langue d'action : il s'agit là de l'action d'ouvrir les entrailles de la mère.

De même, ce que l'on appelle le problème de la «responsabilité du peuple juif» dans la mort du Christ : le grec réunit en un seul terme les habitants de Jérusalem, ceux de la Palestine et les adeptes de la foi judaïque. Or, en araméen, il existe trois mots distincts que le père Jousse propose de traduire ainsi : Judâhens (habitants de Jérusalem, citadins dirigeants, intellectuels, scribes, aristocrates, «collaborateurs »), Judéens (habitants de. la Palestine entière - comprenant aussi bien les paysans et artisans galiléens que les Judâhens), et Judaïstes (de nationalités différentes, romaine, grecque, etc., unis par la loi de Moïse). Et c'est seulement la fraction des Judâhens-collaborateurs qui condamne le Christ. Comment autrement comprendre les diatribes de l'évangéliste saint Jean contre les juifs quand lui-même est juif? Le texte devient clair dès que l'on comprend que saint Jean, le Galiléen, rabbi de tradition orale, proteste contre les Judâhens, «scribes et pharisiens», tenants de la tradition déformée contre laquelle s'est élevé son Maître...


Retrouver la source oubliée (10)

Vers l'élaboration d'un langage théologique moderne et traditionnel

Aujourd'hui, où le monde chrétien parle d'une façon très instante d'Unité, deux tendances se précisent : l'une cherche l'ajustement de la tradition chrétienne au monde actuel (aggiornamento), l'autre cherche à remonter à une tradition unique qui pourrait être valable pour tous les chrétiens.

C'est dans le domaine de cette dernière recherche que les découvertes et les méthodes du professeur Jousse peuvent être utilisées avec fruit. Elles réveillent en effet en nous la curiosité devant un monde et une culture que nous ne connaissons que très mal, bien que ce soient ceux que Dieu a choisis pour l'incarnation de son Fils.

Elles nous montrent ensuite que les méthodes de recherche littéraire appliquées jusqu'ici à l'étude biblique sont, dans la majorité des cas, inopérantes pour retrouver le vrai sens des textes.

Elles nous montrent également que l'étude de la Tradition (aussi déformée qu'elle soit de nos jours) est indispensable à la compréhension des textes de l'Ecriture.

Elles nous montrent enfin que cette Tradition est la mieux conservée dans la liturgie, à condition qu'on «l'assimile» non par simple lecture, mais par le jeu de l'être global, l'être «mimo-oral ».

Nous revenons à notre préambule en constatant encore une fois une singulière similitude dans les conclusions auxquelles arrive, d'une part le père Jousse, ce génial «précurseur» comme le dit si justement le cardinal Bea, et d'autre part les réalisations pratiques qui prennent corps dans l'Église catholique orthodoxe de France sous l'égide d'Eugraph Kovalevsky (Jean, évêque de Saint-Denis).

Pour rester fidèles au désir le plus intime du père Jousse, terminons non sur une conclusion, mais sur une «ouverture» en citant la phrase du professeur :

« Je n'ai fait que donner le B.A. BA. Je n'ai fait qu'ouvrir la voie et montrer la méthode. Un jour viendra où tout ce que j'ai découvert sera d'une simplicité enfantine pour le premier étudiant venu... »

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Voici un bref aperçu de la biographie de Marcel Jousse.

Marcel Jousse (1886-1961) est né à Beaumont-sur-Sarthe, dans un milieu de paysans de style oral. Il reçoit une éducation biblique, puis s'initie à l'hébreu et à l'araméen, au grec et au latin, et devient bachelier grec-latin-philosophie. Au séminaire, il poursuit des études sémitiques et, pendant son service militaire, étudie les mathématiques. Après son ordination en 1912, il obtient une licence de langue et littérature classique. Novice chez les jésuites à Cantorbéry, puis à Beaumont-sur-Oise, il est mobilisé comme lieutenant d'artillerie et fait chevalier de la Légion d'honneur et Croix de guerre à Verdun. Après la guerre, il poursuit des recherches d'anthropologie, d'ethnologie, de phonétique expérimentale et de rythmique, et de psychologie pathologique. Il professe des cours libres à la Sorbonne, puis enseigne comme professeur titulaire à l'École d'anthropologie (linguistique) et est chargé du cours d'Anthropologie ethnique à l'École des Hautes Études (section Sciences religieuses). Il est également nommé professeur d'anthropologie du langage à la Faculté de philosophie de Jersey.

Ses études sont en cours de réédition aux Éditions Gallimard, Beauchesne et Centurion.

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Les lignes qui suivent tentent de faire une synthèse entre mes recherches et leurs réalisations dans le domaine musical d'une part, et, d'autre part, les explications qu'en donne Jousse.

Le lecteur y trouvera l'ensemble des caractères généraux qui me sont apparus comme universels, communs à toutes les musiques liturgiques authentiques, et la doctrine ainsi ébauchée trouvera sa justification scientifique grâce aux découvertes du père Jousse auxquelles il sera fait référence.

 

7 - LE CHANT DE LA LITURGIE CHRÉTIENNE

PÉRENNITÉ DE SES PRINCIPES

DANS LA DIVERSITE DE SES MANIFESTATIONS

Il n'est pas si éloigné le temps où, quand dans un lieu de culte nous entendions un chant en latin, nous étions assurés de nous trouver dans une église romaine. Quand nous entendions un culte en français «parlé» et un choral chanté par toute l'assistance, nous savions que nous nous trouvions dans un temple protestant. Enfin, des prières cantilées par les célébrants alternant avec des chants exécutés par un choeur en langue grecque, slave ou roumaine, sans accompagnements d'instruments, montraient que nous participions à une liturgie orthodoxe.

Les trois grandes traditions de musique liturgique chrétienne paraissaient posséder chacune ses caractères extérieurs propres, organiquement et irrévocablement liés non seulement à la langue utilisée et au type de culte, mais à la doctrine elle-même, ce qui conduisait parfois à des malentendus. Ainsi les communautés confessant la théologie de l'Église romaine et soumises à la juridiction de Rome, mais pratiquant le rite byzantin, étaient systématiquement assimilées à des communautés orthodoxes, comme par exemple Saint-Julien-le-Pauvre à Paris, ou le monastère bénédictin de Chèvetogne en Belgique. Par contre, des mouvements de «retour aux sources liturgiques» qui existaient bien avant le concile Vatican II, tels que Taizé pour le monde protestant et l'Église orthodoxe de France pour les orthodoxes, paraissaient suspects aux milieux dont ils étaient issus parce que leur culte rompait avec des habitudes fortement ancrées.

Dans l'Église romaine, tout est changé depuis le concile Vatican II, qui autorise l'emploi des langues vivantes qui, très rapidement, s'imposent comme obligatoires. Ce changement de forme d'expression a des conséquences incalculables. La nécessité de célébrer en langue vivante entraîne une révision en profondeur non seulement des textes, mais de toute la célébration.

Dans l'Église protestante, des mouvements de tendance monastique créent une forme d'office se rapprochant des offices bénédictins, ce qui les oblige à une révision générale des textes et de la musique.

Dans l'Église orthodoxe, qui commence à se développer en Occident, deux nouveaux problèmes se posent :1 L'adhésion à l'Eglise orthodoxe de nouveaux membres nés dans des milieux de culture occidentale, oblige à traduire tous les textes en de nouvelles langues vivantes. Elle nécessite aussi la recherche des sources orthodoxes communes qui, en Occident, se retrouvent dans les survivances des traditions de l'Eglise indivise. Il serait en effet factice et déraisonnable d'imposer à ces nouveaux membres des formes culturelles qui leur sont étrangères. Ce serait une sorte de colonialisme.

2 L'assimilation des descendants d'émigrés à une nouvelle culture nécessite également la traduction des offices, mais dans ce cas, sans que soient rompus leurs liens avec les traditions ancestrales.

***

Les cadres qui semblaient fixes sont modifiés. Dans chacune des trois confessions, en face de ces situations nouvelles, nous retrouvons des attitudes identiques :

- Il y a les révolutionnaires, les contestataires dits «progressistes, qui veulent rompre non seulement avec les habitudes périmées des derniers siècles, mais avec toute forme de tradition.

- Il y a les «intégristes» qui restent attachés au passé immédiat et refusent tout changement, parce qu'ils sont sincèrement persuadés que les habitudes de ce récent passé constituent la seule vraie tradition.

- Il y a enfin ceux qui veulent le «retour aux sources» et s'efforcent de retrouver la tradition authentique, épurée des habitudes surajoutées, afin d'y puiser des principes intemporels toujours valables.

Ces derniers efforts de retour aux sources peuvent être couronnés de succès et permettre de réaliser l'Unité. En effet, à l'intérieur de chaque confession, des travaux sérieux ont été réalisés. Ces travaux, malheureusement indépendants les uns des autres, ont mis en évidence d'une part les structures essentielles de chaque forme de liturgie et de sa musique et, d'autre part, les déformations et les alluvions étrangères qui, au cours des temps, les avaient obscurcies, et avaient amené les rites en l'état où ils se présentent à nous actuellement, c'est-à-dire très différents les uns des autres, voire même hétéroclites.

Les structures fondamentales, en ce qui concerne l'ensemble des textes et des rites, deviennent plus apparentes. A travers ces textes épurés, on a déjà retrouvé un tronc commun à toutes les traditions chrétiennes. Toutefois, une telle recherche n'a pas encore été faite pour la musique qui donne pourtant vie à ces textes, à ces structures. Aujourd'hui nous possédons des matériaux suffisants pour rétablir chaque tradition dans sa pureté. Les chants grégorien, byzantin, slavon, copte, éthiopien ou autre, ne sont plus des inconnus. Mais, à notre connaissance, aucune confrontation sérieuse n'a été tentée jusqu'ici pour dégager des bases communes à ces différentes traditions musicales. Or, elles sont toutes issues d'une source commune. Nous pouvons donc nous demander pourquoi ces chants authentiques, tels que les recherches les ont retrouvés, présentent aujourd'hui à l'oreille des différences aussi marquantes.

Les recherches historiques montrent que, d'une part, il n'existe pas d'apparitions spontanées de chants originaux, mais que, d'autre part, aucune tradition ne se déduit automatiquement de celle qui la précède immédiatement dans le temps. Toujours, après une période d'imitation et de tâtonnements, il se produit comme une nouvelle naissance d'un art distinct de celui qui le précède, mais cependant lié à lui dans une mutation continue. C'est ainsi que le chant «grégorien» n'est pas le résultat d'une simple traduction en latin du chant gréco-syrien, mais la nouvelle naissance d'un chant qui épouse les particularités de la langue latine et de la mentalité occidentale. Il en est de même du chant «vieux-slave» et, en particulier, du chant «russe» qui, bien que né du chant byzantin, donna très rapidement naissance à une création tout à fait nouvelle.

Si, dans ces chants, on trouve, dans l'état où ils se présentent actuellement, des différences marquées, on y trouve aussi des points communs importants. Or jusqu'ici, la question ne semble pas s'être posée de savoir si, en étudiant ces caractères communs, on ne pourrait pas en déduire des principes intemporels qui pourraient servir à nouveau de base pour construire une musique adaptée aux langues nouvellement entrées dans les liturgies, sans toutefois couper le lien avec la Tradition première, toujours féconde.

Leur redécouverte nécessite un travail patient et attentif, qui ne peut être réalisé par le seul effort scientifique purement rationnel. A la science objective doivent collaborer une intentionnalité tournée vers le divin et une intuition «artistique ». En effet, l'art n'est-il pas le complément nécessaire de la science rationnelle dans la recherche du réel, ce réel qui recouvre non seulement les phénomènes mesurables, mais l'ensemble des phénomènes créés ?

Force nous est donc de parler de l'art, et en particulier de l'art liturgique qui occupe une place à part.

Il se veut être le moyen de communication directe entre les fidèles et une transcendance, objet d'un culte commun. Il est le véhicule de l'intervention de cette transcendance dans l'existence. Pour être valable, un tel art ne peut puiser ses matériaux dans l'expérience immédiate des sens : il y a nécessairement transposition, trans-figuration préalable de ces matériaux. Le fidèle doit en effet être arraché au rythme contraignant, monotone ou désordonné du quotidien, se trouver dépaysé pour pouvoir participer à un rythme plus large, à une oeuvre commune dépassant les limites de l'utilité immédiate. C'est alors seulement qu'il pourra bénéficier de l'intervention de la transcendance et assimiler progressivement les vérités de sa religion.

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L'art liturgique garde, dans l'ensemble, une allure de simplicité relative et un caractère pédagogique qui favorisent l'assimilation progressive et la conservation fidèle des affirmations essentielles de la religion donnée. Techniquement, et c'est là non une affirmation théorique mais une constatation historique, cet art se servira, pour parvenir à ses fins, d'un certain forrnulisme. Citons la définition qu'en donne le père Jousse :

« Le formulisme est l'outil vivant de cristallisation par excellence. Les gestes de l'homme, qu'ils soient conscients ou inconscients, tendent à se « rejouer» et vont d'eux-mêmes à une stéréotypie qui facilite l'ex-pression. La stéréotypie des formules verbales n'est qu'un cas particulier de cette tendance fondamentale. Dans tous les milieux ethniques, nous retrouvons ce formulisme gestuel et oral à la base des traditions et donc des liturgies. (...) Ainsi les milieux de style oral sont à même d'élaborer et de retenir, avec une facilité stupéfiante pour nous, des compositions fort longues où s'agencent, en séries neuves, des récitations formulaires qui leur étaient familières dès l'enfance. Une rythmo-mélodie traditionnelle vient d'elle-même « mouler» ces récitatifs, suivant leur genre, dans des moules mélodiques dont le rôle est d'en faciliter le portage. Dans ce formulisme vivant, nous voyons le jeu indéfini des comparaisons, oppositions, suppositions, s'assouplir afin de s'ajuster au réel. Dans un milieu de style oral, l'improvisateur-récitateur ne crée pas les formules, mais il crée « avec » ces formules que pourtant il n'a pas inventées. Ce jeu vivant peut être saisi dans la « perle-leçon» par excellence, le Pater, fait de formules purement traditionnelles mais agencées dans un ordre tout personnel, rendant un sens et un son nouveaux et jamais entendus ». (Jousse Marcel, L'anthropologie du geste, éd. Resma, 1969).

Ainsi, des formules plastiques ou sonores, ciselées et portées au cours des siècles à leur perfection dernière, combinées entre elles avec une variété infinie, circuleront à travers toutes les formes de l'art liturgique en lui assurant un caractère de pérennité, d'universalité et de variété dans la cohérence. Ces formules «créent l'armature de la trame qui fait le lien entre les générations », et s'appliquent aussi bien, par exemple, aux textes et chants liturgiques, qu'aux icônes byzantines et slaves et aux fresques romanes.

Dans le domaine de l'art liturgique, la musique est, par sa nature même, un art non directement imitatif. Par essence, elle est analogique. Elle est d'autre part spontanéité, car elle manifeste directement les mouvements de l'être intérieur et possède la puissance, d'ailleurs redoutable, de modifier, voire de susciter ces mouvements. Enfin, elle présente un caractère éminemment fugitif : la pierre sculptée ou une toile peinte subsistent et résistent ; l'ensemble des sons, une fois émis, disparaît du monde physique. Pour acquérir un caractère de pérennité, la musique doit s'appuyer sur le phénomène de la mémoire.

La liaison intime entre musique et mémoire est tellement organique qu'elle détermine l'existence même de l'art musical qui est impossible sans l'actualisation par la mémoire des sons à venir. Par la mémoire, la musique est liée avec les couches les plus humanisées, les plus évoluées et en même temps les plus profondes de la conscience. Elle contribue à l'assimilation des révélations reçues et reflète en retour les révélations dont ces couches de conscience sont déjà imprégnées. Enfin, plus que les autres, cet art appelle à la participation : l'auditeur est toujours, dans une certaine mesure, co-créateur avec l'exécutant et l'auteur. C'est assurément pour ces diverses raisons que l'art musical occupe une place prépondérante dans la célébration liturgique.

On constate que le choix des matériaux utilisés par une musique liturgique est conditionné par le caractère de la révélation qu'il doit véhiculer. Ainsi une religion adorant les forces de la nature se servira plus volontiers d'instruments (percussion et vent) que de la voix humaine, et de rythmes déclenchant des forces élémentaires, que de rythmes oratoires. Une religion anthropomorphique, telle que celle de la Grèce antique, préfèrera le «chant-poésie» (musikè), accompagné d'instruments à cordes pincées (suite discontinue de sons préétablis), les notes représentant l'accord rationnel de l'humain avec une loi universelle extérieure traduisible par des nombres. Tout différents seront les moyens utilisés par la religion chrétienne.

La «révolution» chrétienne ouvre à l'ensemble des peuples méditerranéens et ensuite, en principe, à toute l'humanité, une vision rénovée du monde. C'est la vision biblique avec toute sa profondeur sémitique traditionnelle, rajeunie et transformée par la prédication orale de la Bonne Nouvelle de libération et de résurrection.

Essentiels pour le développement de la musique liturgique, les points de cette révolution sont les suivants : l'homme est créé de la terre, mais animé par le souffle de Dieu et, grâce à ce souffle, il est l'image de Dieu. D'où l'extrême importance du souffle, synonyme d'esprit, et son rôle de véhicule des paroles sacrées. Le Royaume des cieux n'est ni un lieu ni une loi extérieure. Il est à l'intérieur de nous. La vérité (justesse) nous rend libres. Cette vérité n'est ni naturelle ni intellectuelle. C'est un don accordé d'en-haut et assimilé vitalement, progressivement comme une nourriture par l'être total. Le centre vital de l'homme est le «coeur», être global, et non le cerveau.

Pour communiquer, assimiler, entretenir et propager ces révélations toutes nouvelles, un véhicule nouveau s'est imposé. C'est ainsi qu'est né l'art très particulier qu'est notre musique liturgique chrétienne.

Les documents historiques et les témoignages des premiers Pères sont concordants pour affirmer que, sans hésitation, dès les premiers siècles, l'Église est amenée à assigner des buts précis à sa musique : exprimer des démarches intérieures de l'homme sans intermédiaire mécanique, soutenir, préciser et sanctifier la parole, libérer les participants du culte des contingences du monde extérieur pour les rendre disponibles à l'action de la grâce, favoriser l'assimilation et la remémoration de l'enseignement. Ces buts imposeront tout naturellement le choix des matériaux mis en oeuvre dans l'élaboration de la musique liturgique chrétienne. Examinons-les un à un.

Expression : Seule la voix humaine (le souffle-esprit) est jugée capable d'exprimer directement l'être intérieur, la «pensée du coeur». La musique sera donc purement vocale, sans aucune intervention d'instruments. L'église reste intraitable sur ce point jusqu'au IXe siècle en Occident, et jusqu'à nos jours en Orient.

Soutien : Seule une cantilène ou une mélodie organiquement née du texte et épousant les rythmes subtils du souffle porteur des paroles et de la pensée est à même de soutenir et d'enrichir le langage. Le chant sera donc composé à partir d'inflexions de la voix et d'un rythme qui se crée au fur et à mesure du développement du discours musical, et non à partir de notes (sons discontinus préétablis) et de rythmes calculés d'avance[26].

Précision : Seule une cantilène fixant traditionnellement les accents logiques et emphatiques de la phrase assure la transmission rigoureuse d'une pensée orale à travers les siècles. D'où l'obligation de cantiler les textes sacrés en éliminant des offices le parler courant[27].

Sanctification : Seul un chant traditionnel peut donner au langage la dignité et le poids nécessaires pour énoncer dans une assemblée la parole divine ou exprimer la prière collective.

Il se crée ainsi un style se distinguant nettement des styles profanes. Il sera «formulaire» pour réveiller par des associations constantes, dans les couches profondes de la conscience, la part de sacré qui y est déjà assimilée.

Libération : Quant au célébrant, seul un certain type d'exécution de la cantilation lui permet de se libérer de sa propre individualité afin de ne pas l'imposer aux fidèles. D'où la nécessité d'utiliser des formules simples mais souples et sévèrement sélectionnées, et de ne pas s'en écarter[28].

Quant aux fidèles, seul un certain type de chant oral leur permet de se libérer des soucis quotidiens et des états passionnels. (Déposons tous les soucis de ce monde, dit le chant d'offertoire de la liturgie byzantine.) Ce chant, tout en évitant les associations de pensée avec le monde extérieur, ne doit en aucun cas avoir un caractère envoûtant, voire magique. Il ne doit ni exciter ni bercer, mais tenir en éveil. D'où le choix d'un rythme libre, ni syncopé ni régulier, et de modes ne contenant pas d'attractions contraignantes[29].

Assimilation et mémorisation : Un enseignement oral, tel qu'il est donné par la liturgie, ne peut facilement être assimilé, mémorisé et transmis, que s'il est élaboré en un nombre limité de formules agençables en combinaisons nombreuses et variées. La rencontre, dans une nouvelle combinaison, d'une formule déjà connue et aimée, entraîne des associations intérieures qui assurent la cohésion générale de la doctrine et sa plus profonde compréhension. La musique suivra dans ce sens le texte sacré : elle ne sera pas construite à partir de notes isolées ou de mélodies déjà faites; elle sera, elle aussi, formulaire, construite à partir de «cellules musicales» plus ou moins développées, unies entre elles en ensembles cohérents, conçus non comme des pièces indépendantes, mais comme des membres de ces grands corps vivants que sont l'office et l'année liturgique.

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Ces caractères généraux sont communs à toutes les musiques chrétiennes authentiques. Les différences mélodiques constatées entre les grandes familles de chants liturgiques n'infirment aucunement cette constatation : ces différences s'expliquent par le fait que les mêmes principes d'élaboration ont été appliqués à des langues de structures différentes. Il s'agit toujours du même poème musico-verbal traduit librement bien que fidèlement en langues différentes.

 

Tradition byzantine

La liaison intime de la musique byzantine avec celle de l'Église judéo-chrétienne primitive est démontrée par Wellesz[30] qui conclut : «Nous pouvons affirmer que les sources du chant byzantin et du plain-chant remontent aux premiers jours de l'Église, et donc à la pratique des communautés chrétiennes de Palestine et de Syrie.» Le même auteur montre par ailleurs la rupture évidente existant entre la musique chrétienne et la musique aussi bien profane que religieuse du monde grec antique. Ceci confirme le principe de séparation de la musique liturgique authentique de toute influence du monde extérieur. Wellesz analyse également avec précision et perspicacité la liaison intime et organique de la musique liturgique byzantine avec la langue grecque de l'époque patristique.

Dans le chapitre consacré aux «notations musicales byzantines », Wellesz constate que la notion de note isolée était étrangère à la musique liturgique byzantine. Les notations musicales nées de signes fixant les accents logiques et emphatiques des récitations cantilées, représentaient ensuite, à une époque plus évoluée, des intervalles avec leur mode d'exécution (dynamique et timbre L Nous restons donc bien dans le domaine de ce que Boulez désigne par l'expression «espace lisse ». De même, ces notations ne précisaient le rythme qu'en fonction du sens général du discours rehaussé par la musique. Nous sommes là dans le domaine du «temps lisse ».

En ce qui concerne le principe formulaire, les affirmations de Wellesz sont des plus claires : «La construction de la mélodie était basée sur la combinaison et la liaison d'un certain nombre de formules mélodiques caractéristiques pour le ton dans lequel l'hymne était composée
[31]

L'application du principe formulaire nécessitant un effort de mémorisation considérable - les diverses formules élémentaires ne pouvant être retenues que par coeur - une classification complémentaire s'est avérée indispensable. C'est là l'origine pratique des huit tons ecclésiastiques. Chacun de ces «tons» contient un ensemble de formules esthétiquement associables entre elles. Cette qualité d'associabilité s'obtenait ou était expliquée a posteriori par l'appartenance à un mode donné. Sous sa forme évoluée, le chant byzantin - comme d'ailleurs le chant grégorien et le chant slavon - classait ces formules musicales en huit tons :

- quatre authentes (1 : ré; 2 : mi; 3, fa ; 4 : sol) et

- quatre plagaux (5 : ré; 6 : mi; 7 : fa ; 8 : sol)

les sons authentes présentant une amplitude plus développée que celle des plagaux correspondants.

En ce qui concerne le principe de «libération», celui-ci se trouve confirmé dans la musique byzantine par la préférence donnée aux tons 1, 5, 4 et 8 qui ne comportent ni sensible ascendante ni sensible descendante autour de la tonique et de la quinte. En effet, les chants des grandes fêtes, telles que Pâques et Noël, sont presque exclusivement construits sur ces tons.

Il faut rappeler que l'utilisation de tout instrument de musique étant exclue du culte orthodoxe, aucun intermédiaire ne se place entre la pensée et la prière du coeur, et leur expression vocale. Cette absence d'instruments protège également les formules d'une pétrification qui serait inévitable dans le cas contraire en raison des lois de la musique instrumentale, beaucoup plus contraignantes que celles de la musique vocale.

 

Tradition grégorienne

La musique grégorienne étant mieux connue en Occident, il nous semble presque inutile d'insister sur le fait que les principes énoncés plus haut lui sont applicables. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de Dom Ferretti : L'esthétique grégorienne[32] auquel nous empruntons les quelques citations qui suivent. Dom Ferretti classe les mélodies en : «originales», «types» et «centons»[33]. Il montre avec clarté qu'aussi bien les mélodies originales que les mélodies centons répondent pleinement aux principes énoncés plus haut, ce qui n'est pas tout à fait le cas pour les mélodies types qui trahissent déjà une certaine subordination du verbe à une musique préétablie. Citons Ferretti :

« Les mélodies originales sont très nombreuses dans tout le répertoire grégorien (...). L'artiste, en les créant, s'est inspiré de son génie personnel. (...) Par là nous n'entendons pas dire du tout qu'on ne se soit jamais servi des «formules» traditionnelles pour composer ces chants, et qu'on ne puisse y déceler leur présence. Nous avons déjà noté que les formules initiales et finales d'une pièce musicale sont des thèmes passe-partout empruntés au trésor de l'art liturgique romain. Ces formules fournissent le cadre au tableau, elles confèrent à une mélodie le caractère modal qui lui est propre, elles assurent l'unité de toutes ses parties, elles dessinent son contour mélodique; en un mot, la mélodie est par elle engagée, enveloppée dans le style classique traditionnel ».

Quant aux mélodies-centons, il dit :

« Pour la plupart, les textes liturgiques sont constitués de citations tirées des Saintes Écritures. Ce sont des compositions dans lesquelles l'artiste «a cousu» ensemble une quantité d'expressions scripturaires prises çà et là dans les livres bibliques. (...) Les mélographes grégoriens suivirent l'exemple des compositeurs liturgiques. Ils composèrent des chants qui sont de véritables centons, en tant qu'ils résultent d'un certain nombre de formules musicales ainsi habilement «cousues». En général, les formules grégoriennes se classent et se différencient d'après les modes et les types mélodiques... La centonisation musicale grégorienne exige et suppose la connaissance parfaite de l'art grégorien classique, un goût très fin et une longue familiarité avec la langue musicale liturgique... »

Et Dom Ferretti précise que les formules doivent être enchaînées suivant une «logique musicale », tenir compte «de l'ampleur et des exigences du texte» comme aussi «de la structure propre aux différentes formules», et que le «passage d'une formule à l'autre doit se faire sans heurt». Ce sont là des règles qui permettent d'ajuster d'une façon souple, vivante mais rigoureuse, la phrase musicale au texte littéraire qu'elle doit soutenir.

Le principe de la «composition formulaire» et sa valeur esthétique semblent donc fermement établis. Toutefois, Dom Ferretti n'en cherche pas une explication autre qu'esthétique. Ce sont les découvertes du professeur Marcel Jousse qui nous donneront l'explication anthropologique de ce phénomène.

Dom Ferretti établit également la prédominance des modes à caractère non attractif RÉ et SOL dans le répertoire grégorien, confirmant ainsi la remarque que nous avons faite sur l'exclusion quasi systématique des modes à caractère attractif et en particulier de ceux qui s'apparentent à notre mode majeur de l'époque classique, sans toutefois en donner une explication pédagogique ou psychologique
[34]. Il confirme également le principe suivant lequel la musique liturgique est destinée à libérer tant le compositeur que l'exécutant de la force contraignante de leur individualité propre. Il fait cette remarque :

Tandis que pour les modernes[35], la musique est destinée surtout à exprimer les passions qui agitent le coeur humain, pour les mélographes anciens, elle devait, simplement, humble et fidèle servante, accompagner la prière. Or la prière de l'Église n'est pas individualiste, mais objective et collective (...). La musique qui l'accompagne n'emprunte pas son expression à un ordre émotif et sensuel mais à un ordre supérieur de l'intelligence.

A cet endroit, Dom Ferretti touche au principe éducatif de la musique liturgique, mais sans toutefois chercher à l'expliciter.

 

Tradition vieille-russe

Le chant vieux-russe est un exemple frappant de l'application des principes généraux évoqués au début de cette étude. En effet, la conversion des peuples slaves aux IXe et Xe siècles, est précédée par un travail préalable - que l'on peut dire génial - dû au philosophe saint Cyrille.

En vue de sa prédication, il élabore une langue commune aux peuples slaves, formée de racines et de formules verbales autochtones liées entre elles par une grammaire analogue à celle du grec patristique. C'est cette langue qui est appelée « slavon d'église» et qui est toujours en usage dans les Églises russe, serbe et bulgare.

La création du slavon permet une traduction complète et très fidèle des Écritures saintes et de l'ensemble des textes liturgiques. Les Slaves reçoivent donc non seulement une doctrine chrétienne, mais une liturgie parfaitement élaborée avec ses textes et sa musique. Or, on constate que cette dernière est, au point de vue d'une analyse classique, toute différente de la musique byzantine. Seule la connaissance des principes généraux de composition de la musique liturgique permet d'établir une liaison - d'ailleurs rigoureuse - entre la musique slave et la musique byzantine.

Nous constatons en effet dans la musique slave ancienne les mêmes caractères que dans la musique byzantine et grégorienne : rythme libre non réductible à des proportions arithmétiques et épousant strictement la phrase littéraire, absence de notion de note isolée, prédominance des modes non attractifs (ré ou sol) encore plus exclusive que dans les musiques grégorienne et byzantine, caractère éminemment formulaire du procédé de composition, classification des formules musicales en huit modes liturgiques. Dans les musiques vieilles-slaves, la classification des formules par tons ne correspond pas nécessairement à une classification par modes. Elle est basée, comme le démontre le professeur Brajnikov
[36], sur certains caractères spécifiques des dessins mélodiques pouvant esthétiquement et naturellement se lier entre eux.

Certains savants, tel le professeur Ouspensky, croient que les formules d'un ton déterminé sont en général bimodales. Les exemples que nous donnons concernant le premier mode semblent confirmer cette hypothèse. Il s'agit en effet de formules appartenant soit au mode sol (ci-dessous 1), soit au mode (ci-dessous 2) :

1.
Formule cadentielle du premier ton se terminant en sol (appelée «vallée»).2. Coda du chant dogmatique du premier ton; terminaison ré.

Ce qui est capital pour notre propos, c'est que dans la musique d'église russe, le principe formulaire survit à la décadence de l'ancienne musique traditionnelle, disparue de l'usage vers le XVIIIe siècle. En effet, parallèlement à des oeuvres entièrement composées (en allemand : «durchkomponiert» ), écrites dans un style italien au XVIIIe siècle, et dans un style allemand au XIXe siècle, la tradition de l'Église russe recrée dès le XVIIIe siècle un style de musique «simple », basée sur un certain nombre de formules - cette fois-ci polyphoniques - associables entre elles par des passages en récitatif sur un accord et permettant de présenter d'une façon cohérente et compréhensible les divers textes très nombreux et très riches de l'office orthodoxe. Ce type de musique, toujours en usage dans les monastères aussi bien que dans les paroisses orthodoxes, n'a pas encore fait l'objet d'une étude systématique, bien qu'elle présente pour notre temps un intérêt non négligeable. Elle peut en effet servir - et sert déjà - de modèle à la formation d'un art d'application aux langues vivantes d'aujourd'hui.

Ces formules sont, comme le veut la Tradition, classées en huit tons liturgiques, chaque ton ne correspondant pas d'évidence à un mode déterminé, mais à un style mélodique déterminé (la création de ces formules ne remonte pas au-delà du XVIIe siècle, période où la richesse potentielle de l'harmonie modale a été supprimée par l'introduction de la tonalité classique). Dans chaque ton, ces formules sont classées - comme le prescrit la Tradition - en trois catégories : tropariques, hirmiques et stichérariques.

L'harmonisation de ces formules est réalisée de manière à pouvoir être exécutée à une seule, deux, trois ou quatre voix, permettant dans un grand choeur des exécutions à sept et huit voix par doublage. Ce procédé simple met à la disposition d'un chef de choeur intelligent un matériel suffisant pour composer un office varié et en même temps cohérent. Il permet également de maintenir une tradition déjà évoquée, celle du chant avec canonarque, méthode audio-pédagogique remarquable.

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Dans tout ce qui précède, nous avons constaté que derrière les caractères communs aux grandes traditions liturgiques chrétiennes manifestées par leur musique, se profile une doctrine commune que nous avons tenté d'établir, et qu'il est maintenant possible d'expliquer. Pour ce faire, il est tout naturel de se référer aux découvertes du père Jousse qui portent sur l'étude anthropologique du phénomène de mémorisation, base de toutes les pédagogies à caractère oral. Parmi celles-ci, Jousse s'attache tout particulièrement à la pédagogie galiléenne du premier siècle de notre ère, afin de saisir avec le plus de précision possible, les méthodes d'enseignement de Jésus, Dieu incarné pour la religion chrétienne, mais en même temps Rabbi Ieshoua, homme concret par le fait même de cette incarnation[37].

Le professeur Jousse part de certaines constatations de caractère anthropologique : l'être humain, l'anthropos, enregistre les impressions extérieures sous forme de gestes globaux propositionnels que l'on peut schématiquement représenter par : «agent - agissant sur agi». Il a la faculté particulière de retenir ses impressions et de les rejouer en lui-même, soit sous forme de gestes corporels («cinémimisme»), soit sous forme de gestes laryngo-buccaux («phonomimisme»).

Dans le phénomène de mémorisation et de «rejeu» indispensable pour la communication entre les êtres vivants, ce sont ces formules globales et non les mots (invention abstraite) qui forment l'unité de la pensée et du discours. La transformation par perfectionnement progressif de ces «mimèmes» conduit à l'élaboration de formules verbales facilement mémorisables et liées aux couches profondes de la conscience. «C'est pour ainsi dire, comme un jeu merveilleux de dominos vivants : les pièces du jeu restent toujours sensiblement les mêmes avec leurs mêmes attirances réciproques, mais les combinaisons en sont quasi indéfiniment renouvelées.» La combinaison nouvelle de ces formules déjà assimilées, donc bien connues et aimées, permet au pédagogue doué de faire comprendre, aimer et retenir des vérités nouvelles par un enseignement oral improvisé. En appliquant cette découverte à celui qu'il appelle «l'Enseigneur génial », Rabbi Ieshoua, le père Jousse dit qu'il apporte «du nouveau dans l'inattendu des juxtapositions géniales et plus que géniales : du vieux dans les formules traditionnelles juxtaposées.»

Une autre particularité anthropologique observée par le père Jousse est le bilatéralisme de l'être humain.

« Par suite de la conformation bilatérale du corps humain, les gestes propositionnels (...) ont tendance à se rejouer en se balançant rythmiquement deux par deux, plus rarement trois par trois. C'est la grande loi du parallélisme des gestes propositionnels » (...)
[38].

C'est sous ces deux aspects du formulisme et du bilatéralisme qu'il faut, à la suite de Jousse qui en a donné une étude détaillée et convaincante, reconsidérer les textes évangéliques tels, entre autres le Magnificat, le Notre Père, le Prologue de saint Jean, et le dernier entretien du Christ avec ses apôtres.

C'est dans le même esprit qu'il faut relire les textes liturgiques chrétiens - du moins ceux qui correspondent aux périodes d'authenticité - pour constater que la majorité de ces textes sont formulaires et le plus souvent bilatéraux. On comprend alors d'une façon toute nouvelle pourquoi la musique liturgique authentique qui, nous le rappelons, n'était pour les compositeurs des premiers siècles qu'un support et qu'une force sanctifiante du langage, a pris tout naturellement une structure formulaire.

Certaines autres caractéristiques de cette forme de chant telles que le bilatéralisme de la psalmodie (verset formé de deux hémistiches parallèles ou oppositionnels, et exécution à deux choeurs), certaines répétitions de fragments de textes importants (tels la doxologie ou l'alléluia) qui peuvent paraître abusives à première vue, enfin l'insistance de l'Église sur le fait que toute parole prononcée pendant le culte doit être soutenue par un son musical déterminé, prennent un sens tout nouveau. Elles s'inscrivent en effet d'une façon précise et logique dans un système de pédagogie vivante et traditionnelle.

***

Vue sous cet angle, la liturgie chrétienne redevient l'exemple par excellence d'un enseignement global, objet de recherches passionnées et pénibles dans notre monde actuel.

L'équilibre entretenu - mal ou bien - par les habitudes séculaires soutenant d'une manière plus ou moins fidèle les traditions liturgiques authentiques, se trouve aujourd'hui rompu, c'est un fait. Nous nous trouvons dans un climat de complète incertitude en ce qui concerne le chemin à suivre dans l'élaboration du culte en langues nouvelles, et surtout dans l'élaboration d'une musique capable de donner un caractère liturgique à ces langues. Le plus souvent on cherche des chemins nouveaux dans le monde extra-ecclésial (musique «pop », jazz ou musique classique). C'est le cas de l'Église romaine et d'une grande partie du monde protestant. On se contente aussi de reconduire les habitudes acquises, en les ajustant telles quelles à la langue nouvelle. C'est le cas de la majorité des paroisses de la diaspora orthodoxe. Ainsi se créent déjà de nouvelles habitudes, de nouvelles routines qui nous éloignent de plus en plus des formes jadis choisies par les créateurs de nos liturgies. C'est regrettable, car la situation actuelle est plus que jamais favorable au retour à des traditions saines.

C'est précisément aujourd'hui, après la dislocation des habitudes presque toujours déformantes, que nous pouvons, avec le professeur Jousse, nous poser la question : «Faut-il se rajeunir avec la vieillesse ? Ne serait-il pas préférable de prendre la véritable jeunesse en sachant faire resurgir, du tréfonds même de notre civilisation actuelle, la source primordiale qui n'est jamais tarie ?» Dans le domaine qui nous occupe, les principes traditionnels de composition communs aux chants byzantin, slave et grégorien, ne devraient-ils pas être appliqués aujourd'hui aux liturgies en langue vivante ?

Les expériences réelles que nous tentons en ce domaine depuis les années 40 dans l'Église catholique orthodoxe de France
[39] en les étendant à certains groupes à l'étranger, répondent par l'affirmative. Elles confirment sans équivoque, par la pratique, la validité et la pérennité des principes de compositions traditionnels, éclairés scientifiquement par les découvertes de Jousse.

Une musique purement vocale composée en rythmes libres à partir de formules peu nombreuses soigneusement choisies dans les huit tons ecclésiastiques, apparentées de façon reconnaissable aux formules déjà consacrées par une tradition ancienne et rehaussées par une polyphonie aussi différenciée que possible d'un ton à l'autre, permet de réaliser des offices et un cycle liturgique cohérents sur le plan esthétique et satisfaisants sur le plan pédagogique. Le retour périodique des formules connues assure à la composition générale sa cohérence et favorise la mémorisation des textes sacrés, de même que l'appartenance de ces formules à différents tons dont les distinctions sont accentuées par des harmonies caractéristiques, permettent d'éviter la monotonie et tiennent en éveil l'attention des fidèles dont la participation reste active dans une juste répartition des chants entre le clergé, le choeur et la communauté.

En conclusion, nous ne pouvons mieux faire que rappeler ici la citation du père Jousse par laquelle se terminait le précédent chapitre :

« Je n'ai fait que donner le B.A. BA. Je n'ai fait qu'ouvrir la voie et montrer la méthode. Un jour viendra où tout ce que j'ai découvert sera d'une simplicité enfantine pour le premier étudiant venu... »